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Hacker : Michael Mann, cinéaste libertaire

Hacker (Blackhat), le nouveau thriller de l’Américain Michael Mann, nous permet de nous évader un moment des moisissures sarko-lepénistes qui encombrent l’atmosphère politique, en ouvrant une trouée libertaire à travers un bon vieux cinoche stylé et populaire… 

Á l’heure de l’informatisation généralisée, le cinéaste américain Michael Mann (72 ans !) se penche sur les troubles de nos sociétés sous l’angle de la cybercriminalité. Un hacker fantomatique provoque un accident nucléaire en Chine et des dérèglements boursiers aux États-Unis. Un officier chinois et un hacker américain (étudiants, ils ont partagé la même chambre lors d’études au MIT !), sous les verrous pour avoir volé des banques et qu’on va sortir de prison pour l’occasion, se lancent sur la piste du mystérieux criminel. Certains prendront cela pour une série B ordinaire, mais…il s’agit de Michael Mann, réalisateur entre autres du Sixième sens (pas le film de M. Night Shyamalan, mais Manhunter de 1986), Le dernier des Mohicans (The Last of the Mohicans, 1992), Heat (1995),Révélations (The Insider, 1999), Ali (2001), Collatéral (Collateral, 2004) ou Public Enemies (2009). Son premier documentaire, encore inédit aujourd’hui, a été tourné à Paris en mai 1968 et s’intitule Insurrection.

 

Mann s’inscrit dans les codes d’un cinéma hollywoodien de grande audience, mais en les déplaçant. Des formes culturelles familières sont ainsi au rendez-vous : des personnages dotés de stéréotypes, des scènes d’action qui déménagent, des explosions à tire-larigot, une histoire d’amour qui semble avoir déjà été vue mille fois…dans une hybridation de genres cinématographiques installés : le film d’action, le film noir et le western. Cependant ces familiarités sont en quelque sorte subverties par un style, qui est aussi une éthique mélancolique s’entrouvrant à une politique libertaire. Hacker se présente ainsi comme un produit standardiséet une œuvre radicale, parlant à des publics ordinaires et à des cinéphiles, bref une de ces créations de l’industrie culturelle capitaliste américaine qui tend à lui échapper.

 

 

De l’espace comme catégorie éthique et politique dans le langage cinématographique de Michael Mann

 

La question éthique et ses embranchements politiques sont souvent présents tout à la fois dans le contenu narratif des films de Mann et surtout dans le langage proprement cinématographique qu’il explore depuis le début des années 1980. Chez lui l’éthique se déploie dans l’esthétique. Le traitement de l’espace en constitue une arête. Quelques exemples ?

 

* Dans Le sixième sens, adaptation du roman de Thomas HarrisDragon rouge (1981), la tension entre un espace élargi et un espace confiné travaille les déplacements de l’action. L’espace que profile l’horizon exprime les attentes d’une morale de la sérénité adossées à une ouverture utopique vers un ailleursdébarrassé de la violence. L’espace refermé porte les menaces des agissements d’un serial killer. L’enquêteur du FBI William Graham (William Petersen, avant la série Les experts) traverse cette tension spatiale et est traversé par elle. Une certaine mélancolie, née des épreuves ineffaçables du passé, l’accompagne tout au long de son périple.

 

* Dans Le dernier des Mohicans, adapté du classique de James Fenimore Cooper (1826), Nathanael (fils orphelin de colons anglais, Daniel Day-Lewis) glisse avec facilité dans l’espace aux côtés de son père et de son frère adoptifs indiens. Cette liberté, menacée par la fin de l’univers des Mohicans, débouche aussi sur la mélancolie. Dans les dernières images, un peut-être se dessine toutefois pour le couple Daniel Day-Lewis/Madeleine Stowe face à l’immensité de l’espace américain, sans qu’ils n’oublient pour autant le chagrin des êtres perdus.

 

 * Dans Heat, les rêves d’amour, dans les couples Robert de Niro/Amy Brenneman, Val Kilmer/Ashley Judd et Al Pacino/Diane Venora, se fracassent sur les mouvements d’ouverture et de fermeture de l’espace propres au réel.

 

* Dans Révélations (The Insider), le chimiste mettant en cause l’industrie du tabac (Russell Crowe) et le journaliste de télévision (Al Pacino) circulent douloureusement aux frontières intérieures et extérieures de leurs systèmes respectifs pour porter publiquement une critique sociale. Á la fin, démissionnaire de la chaîne CBS, bien qu’ayant d’une certaine manière gagné contre son entreprise, Al Pacino pousse la porte vers des espaces inédits, sans tirer un trait sur les fêlures de l’expérience, au plus proche du sentiment personnel de sa liberté mais mélancolique. Son maître à l’Université a été Herbert Marcuse, comme Angela Davis.

 

Á travers ces tâtonnements manniens, la liberté voit fréquemment se refermer l’espace sur elle. Demeure cependant une lucarne sur l’utopie, alimentant une certaine façon de se tenir face à l’adversité, une éthique du maintien de soi qui a fait la grandeur du roman noir (voir mon livre Polars, philosophie et critique sociale, Textuel, 2013). L’éthique de la préservation d’une certaine intégrité personnelle est d’emblée, dans ce cadre contraint, mélancolique. Mélancolie, en particulier au sens étonnant donné à ce mot en 1765 par L’Encyclopédie, sous la direction de Diderot et de D’Alembert : « C’est le sentiment habituel de notre imperfection ». L’éthique débouche sur une politique critique de la liberté vue comme un horizon, inatteignable tout en fonctionnant comme une boussole.

 

Hacker prolonge ces investigations cinématographico-éthiques, dans une version davantage « grand public » du film d’action, ne serait-ce qu’avec le choix de l’acteur principal, Chris Hemsworth (le super-héros Thor dans les films Marvel). Sortant de prison, Hemsworth, a d’abord les yeux fixés sur l’horizon, s’emplissant de la sensation de liberté. Cette liberté, elle l’a fait jouer jadis contre des banques, qu’il ne regrette pas d’avoir dépouillées (car il tient à préciser, face aux demandes de justification, qu’il n’a pas volé des personnes ordinaires mais des institutions rapaces), et elle va le voir s’affronter à l’État américain, au capitalisme bureaucratique chinois et à un cybercriminel détruisant la vie pour s’enrichir. Il prend la tonalité d’un anti-héros anarchiste opposé au Capital, à l’État et aux malfaiteurs leur ressemblant dans la caricature. Certes, cet anti-héros est, comme dans le roman noir, un solitaire (Le Solitaire est d’ailleurs le titre français du premier long métrage de cinéma de Mann en 1981, avec James Caan), à mille lieux d’une action politique collective. Pourtant sa traversée des espaces a bien une portée politique radicale.

 

Dans ce cas, Mann filme de manière angoissante l’infiniment petit des circuits informatiques qui contraignent nos vies. C’est à taille humaine, ouverte sur l’infiniment grand de l’ailleurs, que le défi sera relevé par Hemsworth, face au nihilisme prédateur d’un hacker sans valeurs autres que des espèces sonnantes et trébuchantes. Le solitaire est pourtant relié aux autres : le sens de la dignité et de la liberté comme valeurs collectives, l’amitié avec son ancien compagnon de chambre chinois, l’amour pour la sœur de ce dernier. Á la fin, nos deux lovers partiront, clandestins traqués par leurs polices respectives, vers de nouveaux espaces, libres et contraints, passionnés et tristes, utopistes mélancoliques.

 

Une politique cinématographique libertaire

 

On est proche chez Michael Mann de l’individualisme démocratique et libertaire d’une pensée marquante des débuts de l’Amérique, celle de Ralph Waldo Emerson (1803-1882), ami du praticien et théoricien de la désobéissance civile Henry David Thoreau. Emerson écrit ainsi dans son livre Société et solitude(1870) :

 

« La solitude est impraticable, et la société fatale. Nous devons garder la tête dans l’une et nos mains dans l’autre. Nous y parviendrons si nous conservons notre indépendance sans perdre notre sympathie. »

 

Emerson voyait d’ailleurs idéalement la démocratie comme « une nation d’amis » (dans « Politics », 1844).

 

Le film de Michael Mann risque de ne pas plaire aux cinéphiles trop rétifs aux codes hollywoodiens ou à la geste éthico-politique.  Son anarchisme mélancolique, lesté d’un mélange détonnant de pessimisme et d’utopie, n’a guère à voir avec certaines gesticulations anarchoïdes dans nos manifestations, ni avec les provocs de totos déjà en bière. C’est ce qui contribue à me réjouir…et qui réjouira peut-être aussi quelques autres ?

PHILIPPE CORCUFF -mediapart.fr

Les gendarmes du médicament faisaient affaire avec les laboratoires

Classé dans: Actualités, Colère noire

La mise sur le marché de médicaments et leur remboursement sont soumis à des commissions supposées indépendantes. Or, plusieurs mois d’enquête ont permis à Mediapart de découvrir que, pendant des années, des membres éminents de ces commissions (dont un président) ont conseillé secrètement les laboratoires pharmaceutiques. L’affaire, au-delà des questions déontologiques et de conflits d’intérêts, interroge la probité du système sanitaire français.

ndant plus de vingt ans, ils ont eu pouvoir de vie et de mort sur les médicaments en décidant de leur mise sur le marché et de leur remboursement. Aux postes de présidents, vice-présidents ou simples membres des principales commissions du système français, un petit groupe d’amis a parallèlement et secrètement conseillé les laboratoires sur la meilleure façon de présenter leurs dossiers. L’affaire, au-delà des évidentes questions déontologiques et de conflits d’intérêts qu’elle pose, interroge la probité du système sanitaire français tout entier.

Après une enquête de plusieurs mois, Mediapart a en effet découvert que Gilles Bouvenot (président de la commission de la transparence de 2003 à 2014), Bernard Avouac (président de la commission de la transparence de 1989 à 1998), Jean-Pierre Reynier (vice-président de la commission d’autorisation de mise sur le marché de 1994 à 2002 et membre du conseil d’administration de l’agence européenne du médicament), Christian Jacquot (membre de la commission d’autorisation de mise sur le marché de 1996 à 2012), Renée-Liliane Dreiser (ancienne experte auprès de la commission de la transparence) et quelques autres, avaient mené sans jamais les déclarer des activités rémunérées de consultants.

Plusieurs membres de ce « board » reconnaissent les faits rapportés par de nombreux responsables ou anciens dirigeants de laboratoires. D’autres préfèrent minimiser les faits ou parlent d’erreurs dans les dates.

Car il faut bien prendre la mesure de l’affaire. La commission de mise sur le marché du médicament, comme son nom l’indique, permet à un médicament d’être vendu sur le territoire français, même si, depuis 1998, une grande partie des autorisations se fait dans le cadre de l’agence européenne.

La commission de la transparence, elle, joue un rôle encore plus déterminant au sein de la haute autorité de santé (HAS). Elle apprécie le service médical rendu (SMR) ainsi que l’amélioration qu’il est susceptible d’apporter par rapport aux traitements déjà disponibles sur le marché (amélioration du service médical rendu – ASMR). Elle donne un avis (suivi quasi systématiquement par le ministre de la santé) sur le possible remboursement des médicaments par la Sécurité sociale, et le cas échéant, fixe le taux de remboursement. Son avis a un impact direct sur le futur prix du médicament.

Pour les Français, les avis rendus par la commission ont deux impacts majeurs : la sécurité sanitaire bien sûr. Mais encore plus directement le déficit de la Sécurité sociale, qui pourrait atteindre près de 15 milliards d’euros en 2015.

Du côté des laboratoires, l’avis de la commission peut peser jusqu’à plusieurs centaines de millions d’euros : sans remboursement, un médicament ne fera pas carrière. Fort de cette équation, le système mis en place était particulièrement ingénieux, puisque les membres du groupe d’amis bien placés se sont servis de leurs positions à des fins personnelles sans pour autant mettre ostensiblement en danger le système sanitaire.

Car payer ce groupe de consultants, qui recevaient souvent à Marseille des représentants de laboratoires, ne garantissait pas une décision favorable. Les laboratoires le savaient. Ils espéraient juste que le regard de la commission soit plus bienveillant à leur égard. Sans garantie aucune.

Christian Jacquot, membre de la commission d’autorisation de mise sur le marché de 1996 à 2012, cherche à minimiser la portée des enjeux. Cet ancien spécialiste en pharmaco-toxicologie ne conteste ni la tenue ni la teneur de réunions de conseil aux laboratoires, auxquelles il participait fréquemment. Oui, elles avaient souvent lieu à Marseille, où vivent Gilles Bouvenot et Jean-Pierre Reynier, mais, explique-t-il, « moi j’allais avant tout à ces réunions pour casser la croûte. J’étais surtout là comme « Monsieur Bon sens », du fait de mon expérience. La rémunération, je ne me souviens plus précisément. C’était très modique ».

Mais si tout était normal, pourquoi se réunir en catimini à Marseille, et non dans un cadre officiel, à la HAS (Haute autorité de santé) ? « Mieux vaut aller à Marseille qu’à Saint-Denis [siège de la HAS] où on risque de se faire abîmer sa voiture », tranche Christian Jacquot, aujourd’hui à la retraite. Il ne voit pas en quoi les conseils qu’il donnait aux laboratoires sur différents produits parallèlement à ses propres responsabilités à la commission d’autorisation de mise sur le marché pouvaient poser problème. « Vous savez, moi, l’AMM, c’était 2 h ou 2 h 30 dans la semaine. Pas plus. » La disponibilité serait donc le seul enjeu de cette double activité…

Un autre ancien membre du petit groupe de conseil, lui-même titulaire à la commission de la transparence pendant les années 2000, a accepté de nous détailler le fonctionnement de ce groupe à condition que son anonymat soit préservé. Il explique : « Il y avait deux types de réunions. Une très en amont quand il s’agissait pour un laboratoire de savoir comment développer un produit pour avoir un SMR ou un ASMR cinq ou six ans plus tard. Et une autre, peu de temps avant que le dossier soit déposé à la commission de la transparence. On se voyait à Marseille, au Sofitel ou à la faculté de pharmacie. Et parfois à Paris, dans des hôtels comme le Méridien Montparnasse. Pour les laboratoires, venait souvent une personne en charge du market access, un directeur médical, éventuellement un responsable scientifique. »

Ce médecin précise : « Je n’étais pas convié à toutes les réunions. Il y avait des piliers et ensuite, l’invitation variait en fonction du produit et des compétences des uns et des autres. Moi, on me disait de venir une fois par trimestre peut-être. On conseillait plutôt sur ce qu’il fallait mettre en avant, sur la façon de présenter les choses. »

Ce médecin cite de nombreux laboratoires français et étrangers qui ont été conseillés dans ce cadre. Si la plupart des membres de laboratoires qui nous ont parlé de ces réunions évoquent des sommes d’environ 60 000 euros versées pour ces prestations, ce médecin explique qu’il touchait pour sa part « seulement » de 1 000 à 1 500 euros la réunion. « C’était toujours en espèces. Je trouvais soit une enveloppe dans le dossier qu’on me transmettait, soit une enveloppe dans ma chambre d’hôtel, sur mon lit. » Il n’a jamais déclaré ces rémunérations à qui que ce soit. Et le jour où il n’a plus été titulaire à la commission de la transparence, il n’a plus été convié à ces réunions. Ce qui lui semble normal.

Jean-Pierre Reynier, ancien vice-président de la commission d’AMM (1994-2002) et ancien membre du conseil d’administration de l’agence européenne du médicament, ancien chef du pôle pharmacie à l’AP-HM, détenteur comme Gilles Bouvenot, Bernard Avouac et Christian Jacquot de la Légion d’honneur, se montre beaucoup plus gêné, et beaucoup plus prudent.  Des réunions avec Gilles Bouvenot, Bernard Avouac, Renée-Liliane Dreiser, Christian Jacquot ? « C’est possible », dit-il d’abord. Avant de reconnaître : « La majorité de ces réunions sur la stratégie de développement d’un produit se tenaient dans des hôtels mais cela n’avait rien de clandestin. » Le détail ?« C’est très flou dans ma tête. » Ses rémunérations ? « J’ai demandé de reverser l’argent en taxe d’apprentissage vers les facultés », assure-t-il. Interrogée, la faculté de Marseille n’a pas répondu à notre question, se contentant de confirmer une évidence : « La faculté a été destinataire de versements au titre de la taxe d’apprentissages de la part de laboratoires pharmaceutiques. »

Renée-Liliane Dreiser, elle, était notamment chargée de démarcher les laboratoires, de leur transmettre des propositions. Elle n’a pas répondu à nos différents messages.

Des versions contradictoires

Mais l’affaire est évidemment encore beaucoup plus gênante pour ceux qui ont présidé la commission de la transparence. Comment peut-on à la fois diriger une commission décisive et se faire gratifier par des laboratoires pour les aider à présenter un dossier plus convaincant ?

Bernard Avouac a présidé cette commission de 1989 à 1998 avant de passer officiellement de l’autre côté de la barrière et de créer sa propre société de conseil. Juridiquement et éthiquement, la pratique se discute.

Mais il y a plus grave. Alors qu’il était président, Bernard Avouac conseillait déjà l’industrie pharmaceutique. Cela n’apparaît qu’en filigrane dans ses déclarations d’intérêts de l’époque. Il y mentionne par exemple travailler avec PR International, la société de Daniel Vial, figure incontournable de l’industrie pharmaceutique qui a également employé Jérôme Cahuzac. Mais il se garde bien de mentionner les laboratoires qu’il conseille.

Relancé à de multiples reprises, Bernard Avouac a préféré fuir nos questions : « Je ne confirme ni n’infirme rien. »

En réalité, le petit groupe d’amis dont il est l’un des piliers est à l’époque déjà à l’œuvre. Gilles Bouvenot, qui deviendra président de la commission de la transparence en 2003, nous l’a confirmé, en sachant que ses propos étaient enregistrés. « Nos réunions de conseil étaient très nombreuses dans les années 90 », a-t-il lâché. Puis face à notre stupéfaction et se rendant compte de sa bourde aux conséquences désastreuses pour son ami Bernard Avouac, il a d’abord déclaré : « C’est à lui de vous répondre. » Avant de se rétracter quelques jours plus tard, expliquant s’être trompé sur les dates.

Gilles Bouvenot
Gilles Bouvenot

Gilles Bouvenot a également beaucoup varié dans ses explications sur son propre parcours. Il a d’abord expliqué qu’il avait arrêté ces activités de conseil dès l’instant où il avait accédé à la présidence de la commission de la transparence en 2003. Avant là aussi, de se rendre compte que cela ne réglait pas tout.

Car entre 1997 et 2003, Gilles Bouvenot n’est rien d’autre que vice-président de la Commission d’autorisation de mise sur le marché (1999 à 2003), conseiller scientifique « médicament » du directeur général de la Santé au ministère de la santé (2002-2003), président de l’Observatoire national des prescriptions et consommations des médicaments dans les secteurs ambulatoire et hospitalier (1997-2000), vice-président de la Commission de contrôle de la publicité et de la diffusion de recommandations sur le bon usage du médicament (1994-1997), président du groupe de travail de l’Afssaps sur le bon usage du médicament (1997-2000), président du Comité de validation des recommandations de bonnes pratiques de l’Afssaps (1997-2005)…

Le 19 décembre 2014, en présence de son avocat Me Forster, il ne nie pas avoir parallèlement conseillé l’industrie pharmaceutique jusqu’en 2003. Quand Mediapart s’étonne de ces activités au vu des charges qu’il occupait, notamment vice-président de la commission d’autorisation de mise sur le marché des médicaments, il explique que« c’était un poste potiche. J’avais une activité hospitalière. Je ne voulais pas perdre pied, et je souhaitais rester dans les tuyaux de l’industrie pharmaceutique ». Sauf qu’aucune mention de ses activités de consultant ne figure dans ses déclarations d’intérêts entre 1997 et 2003, si ce n’est un colloque, pour lequel il précise qu’il ne fut pas rémunéré.

Combien a-t-il touché en réalité en récompense de ses conseils avisés ? « Je ne demandais pas d’argent, qui était imposable. Je demandais aux firmes de m’inviter à des congrès. Le fisc ne s’intéressait pas particulièrement aux avantages en nature. »

Quand il accède à la présidence de la transparence, moment où il affirme devenir vertueux, il ne déclare rien non plus de son passé alors qu’il s’apprête à expertiser comme président des produits dont il a pu conseiller le développement quelques années plus tôt… « À l’époque il fallait déclarer ses liens à venir. Je n’ai pas pris en compte les mois précédents mais le jour d’arrivée à la HAS », répond Gilles Bouvenot.

Quelques jours plus tard, mesurant peut-être la portée de ses paroles, il se reprend. De nouveau, il dit s’être emmêlé dans les dates : il « croit » avoir arrêté ses activités de consultant en 2000.

Christian Jacquot, membre du petit groupe parallèlement à ses activités à la commission d’autorisation de mise sur la marché, ne s’embarrasse pas avec les dates car il ne perçoit pas le job de consultant de Gilles Bouvenot parallèlement à ses fonctions de président de la commission de la transparence comme un souci. « C’est son problème. Je n’ai aucune idée de ce qu’il a pu toucher. Je ne l’ai jamais vu toucher de l’argent devant moi. Je ne veux rien dire contre lui. Il est du Jura, il est de mon pays et vous savez, avec les hommes de son pays, on est chauvin. »

Christian Jacquot poursuit : « Ce que je peux vous dire, c’est que les conflits d’intérêts, ça ne veut rien dire. On n’est jamais en conflit avec ses intérêts. Et il n’y avait pas de conséquences sur les avis que rendait la commission de la transparence. Pourquoi serais-je choqué ? Quelqu’un qui travaille, il travaille. Il n’y a pas de normalité ni d’anormalité là-dedans. Il n’y a pas de règles, il y a des rapports humains. »

Un autre médecin du « board », précédemment cité, confirme également avoir conseillé des laboratoires en présence de Gilles Bouvenot alors que celui-ci était président de la commission de la transparence : « Même si c’est vrai qu’il n’était pas toujours là. Ça dépendait de l’industriel. Je pense qu’il venait seulement avec ceux avec qui il était en bons termes, quand il était en confiance. À Marseille, il était souvent là. À Paris, parfois. Il arrivait aussi qu’il ne vienne que le lendemain, pour une sorte de debriefing de la réunion avec nous. Il donnait alors son avis. Gilles était très critique et très exigeant. Je ne crois pas que ces pré-commissions donnaient de chance supplémentaire pour le passage officiel. On ne peut pas inventer des données qui n’existent pas. »

Gilles Bouvenot dément : « C’est vrai que comme leurs réunions se tenaient à Marseille, on se voyait parfois le lendemain, mais entre amis. Alors peut-être qu’ils évoquaient parfois leur réunion de la veille, mais ce n’était pas le cœur de notre rencontre. »

« Est-ce qu’il y a des micros ici ? »

En plus des témoignages des propres membres de son groupe de conseil, Mediapart a cependant recueilli la parole de responsables ou ex-responsables de laboratoires qui mettent à mal la version de Gilles Bouvenot.  

Au laboratoire danois Lundbeck, un ancien dirigeant nous explique avoir participé à une réunion sur le Seroplex au Sofitel de Marseille en présence de Gilles Bouvenot, et à l’initiative de Renée-Liliane Dreiser, à qui un versement en honoraires aurait été effectué. Un renseignement que le laboratoire n’a ni confirmé ni infirmé, en dépit du délai de plusieurs semaines que nous lui avons laissé.

Un autre représentant du laboratoire Lundbeck nous assure lui aussi que Gilles Bouvenot a touché de l’argent de la part de la société danoise dans ce dossier. Et une troisième source différente au sein de l’entreprise nous a raconté comment il lui a été demandé, à l’époque, d’effacer de son ordinateur toute trace de document ayant servi à des réunions secrètes.

Gilles Bouvenot, lui, ne se souvient que d’une rencontre officielle à la HAS avec un représentant de chez Lundbeck. De rien d’autre. Quant au PDG de l’époque du laboratoire, Jacques Bedoret, il assure n’être au courant de rien. Mais commente : « Il faut se mettre dans la psychologie des gens de l’industrie. Pour une somme aussi faible que 60 000 euros, je crois que les gens qui donnent n’ont pas l’impression de corrompre. On n’a pas l’impression de corrompre en offrant un voyage de 5 000 euros. Ce qu’on achète, c’est du temps de discussion. »

Chez le laboratoire américain Lilly, deux dirigeants, rencontrés séparément, nous ont fait un récit à propos d’un de leurs produits qui devait passer quelques jours plus tard devant la commission de la transparence. Un dirigeant explique avoir d’abord rencontré Renée-Liliane Dreiser. « Au début, c’était business as usual. Et puis dans mon bureau, Dreiser m’a demandé : « Est-ce qu’il y a des micros ici ? » Et on m’a proposé d’acheter la décision de la commission. Dans mon souvenir, elle demandait 100 000 euros et proposait une rencontre avec Bouvenot, à Marseille, quelques jours avant la commission. C’était impensable. J’ai protesté. Avouac a répondu : « Vos collègues le font. » Quand j’ai dit non, ils m’ont répondu : « Vous n’y arriverez pas sans nous ». »

En réalité, Lilly obtiendra le remboursement espéré, mais dans des circonstances bien particulières. Car quand un autre dirigeant de Lilly apprend le marché proposé, il décide de s’en préoccuper. « Ils voulaient organiser une réunion à Marseille sur notre médicament, le Cymbalta. Ils disaient qu’il fallait verser 7 500 euros par participant. 10 000 euros pour Bouvenot. Et organiser deux réunions. Ils voulaient qu’on paie en liquide. On était pris en otage. Bouvenot pensait qu’il était intouchable. Je n’en ai pas dormi pendant des nuits entières. L’enjeu pour nous était énorme. Si on n’avait pas le remboursement, on ne lançait pas le produit. On a fait savoir à Gilles Bouvenot que nous rendrions publiques ces malversations, que la corruption était inacceptable pour obtenir des remboursements. Gilles Bouvenot a-t-il eu peur ? Quelques semaines plus tard, on a en tout cas obtenu gain de cause. »Questionné sur cet épisode, Gilles Bouvenot nie tout échange de ce type et appelle à se méfier de Lilly et de ses dirigeants, avec qui il était en mauvais termes.

Mediapart a également recueilli différents récits témoignant d’une proximité peu avouable avec l’industrie pharmaceutique en dehors des heures de travail. Une invitation à l’opéra de Vérone par un groupe italien, des dîners de truffes offerts dans le Vaucluse par un laboratoire allemand ; un week-end avec un représentant de Servier dans la maison de Bernard Avouac près d’Orange… Gilles Bouvenot conteste, minimise ou nie, selon les rencontres, les moments, les versions qu’il livre à quelques jours d’écart.

Après l’affaire du Mediator, Gilles Bouvenot semble s’être montré cependant plus prudent. Un responsable du laboratoire américain Amgen raconte fin 2010 une pratique différente. « Bouvenot me dit : « Je ne peux plus parler aux industriels », et me demande« Comment on fait ? », sans apporter lui-même de réponse. Et à ce moment-là, on a été approchés par Bernard Avouac et Renée-Liliane Dreiser, qui nous ont proposé une réunion à Marseille en expliquant que Gilles Bouvenot passerait peut-être. On a payé cher, 60 000 euros. Il n’est pas venu. Quelques mois plus tard, j’ai reparlé avec Bouvenot qui m’a dit : « J’ai appris que votre positionnement avait évolué. Je serais prêt à l’accepter. » Mais je ne saurai jamais ce qui s’est exactement passé entre eux. »

Gilles Bouvenot explique que, de manière générale, beaucoup d’intermédiaires se vantaient, à tort, d’avoir son oreille : « J’ai toujours dit aux industriels que personne ne pouvait parler en mon nom. » Concernant ce cercle d’amis proche, son discours est un peu différent : « Ils me connaissent bien, connaissent ma façon de voir les choses et peuvent préjuger de mon point de vue. »

Que ce soit avant, pendant ou après sa présidence de la commission de la transparence, Gilles Bouvenot a bien pris soin de laisser le moins de traces possibles de ses activités de conseil. Vis-à-vis du monde extérieur, et comme un Aquilino Morelle ou un Jérôme Cahuzac dans ce même monde de l’industrie pharmaceutique, il a pris soin de se construire une image d’homme dur, impitoyable.

Une autre question se pose cependant. En dépit de ses multiples contradictions, si on suit le raisonnement final de Gilles Bouvenot, comment a-t-il pu, une fois devenu président de la commission de la transparence, tolérer que ses amis soient rétribués par des laboratoires sur des dossiers qu’ils auraient officiellement à examiner quelques mois plus tard ? « Je ne jugeais pas. Ils font ce qu’ils veulent », se justifie-t-il. Mais comment pouvait-il accepter que ces rencontres ne figurent pas dans leurs déclarations d’intérêts ? « Je ne me jetais pas sur les déclarations d’intérêts des uns et des autres. Je ne surveillais pas. Chacun est censé sortir de la salle s’il a un lien d’intérêt et ne pas prendre part au vote. Et dans ce cas, il n’y a rien de choquant. » Gilles Bouvenot n’a pas estimé nécessaire de s’assurer que les procédures étaient respectées en la matière.

Gilles Bouvenot, qui se présentait publiquement comme« le dernier rempart » face aux laboratoires pharmaceutiques, en revient toujours aux deux mêmes points : « Vous ne trouverez rien de compromettant dans mon patrimoine, constitué d’un appartement de 100 m2 à Marseille et d’une Peugeot 308. » Et surtout : « Nous avons été très durs avec les laboratoires. Aujourd’hui, certains se vengent. »

Sauf que, quand on les sollicite, des dirigeants de laboratoires font spontanément le même récit, décrivent le même groupe, sensiblement les mêmes montants, les mêmes procédés, les mêmes lieux. Et que même s’ils étaient tous de mèche, liés par un improbable complot au but peu compréhensible (Gilles Bouvenot a quitté la présidence en 2014), il resterait à comprendre pourquoi ses propres amis, au sein de son groupe de travail, confirment qu’il a bien eu ces activités.  

MICHAËL HAJDENBERG ET PASCALE PASCARIELLO mediapart.fr

Les socialistes ne «résistent» que dans leur monde imaginaire

Le Front national s’installe à 25 %, un Français sur deux ne se déplace plus aux urnes, le PS ne pèse plus que 20 % dans un de ses scrutins favoris, il est déjà éliminé dans plus de 500 cantons. Mais le premier ministre estime que «quand on mobilise les Français, ça marche». Décryptage d’une illusion.

Manuel Valls aime la communication. Et même quand il est en mauvaise posture, son talent en la matière lui permet de sauver les apparences. Au moins le temps d’une soirée électorale. Ce dimanche soir, le premier tour des départementales aurait dû logiquement ressembler à un cauchemar pour le premier ministre. Mais en l’anticipant, et en choisissant de s’investir en première ligne, à force de dramatisation du scrutin et d’hyper-activisme, il a fait passer ce résultat pour un rêve éveillé.

Il a mouillé la chemise, il a battu les estrades, il s’est pris à assumer de « stigmatiser le FN » comme le premier Rom venu. Et pourtant, le PS est autour des 20 %, ses candidats sont éliminés dans plus de 500 cantons (selon l’état des résultats à minuit dimanche 22 mars), il pourrait perdre entre 30 et 40 départements, et le FN s’est installé à 25 % pour le deuxième scrutin de suite.

Pourtant, Manuel Valls se « réjoui(t) » que l’abstention soit moins forte qu’annoncé. Il est peut-être pour quelque chose dans ce surcroît de mobilisation (par rapport aux dernières cantonales de 2011), mais les conséquences de cette participation en hausse ne sont guère en faveur du pouvoir socialiste. Manuel Valls se réjouit quand même, car il veut voir au-delà du PS. Grâce à son engagement dans la campagne, « les formations républicaines ont tenu leur place », et « le FN n’est pas la première force ce soir ». Et de ponctuer son autosatisfaction martiale d’un prophétique : « Quand on mobilise les Français, ça marche. » La preuve en Essonne, où le canton de Corbeil, dans sa circonscription, a vu l’élimination de la gauche (désunie) au premier tour. Et si unie, elle est en ballotage favorable à Evry, c’est avec un taux de participation de 37%…

Par la grâce de la nomenclature imaginée par le ministère de l’intérieur pour ces départementales, la gauche était d’ailleurs déjà un peu unie malgré elle. Au point que France 2 a fait sa soirée avec un « PS et divers-gauche » pointant à 28 %, alors que Front de gauche et écologistes n’étaient pas le plus souvent des « divers gauche », mais des concurrents du PS. La réalité, rectifiée en fin de soirée par la Place Beauvau, serait plutôt celle d’un PS à 20 % et une autre gauche éparpillée mais autour des 15 %.

 

Faussement ramenés à 2 %, alors qu’ils semblent plus proche des 10 % mais dans un quart des cantons où ils étaient candidats, les écologistes sont ramenés à une simple force mineure qui n’a d’autre choix que de se ranger, d’entrer au gouvernement et de la mettre en veilleuse, sous peine de disparaître. Quant au Front de gauche, il plafonnerait à 6,5 %, mais au moins un tiers de ses candidats sont rangés dans les « divers gauche ». De fait, le décompte est impossible à représenter fidèlement au niveau national, tant les configurations sont diverses. Mais pourquoi se priver d’une occasion de faire croire que la gauche est une, quand elle n’a jamais été aussi divisée…

Invité sur notre plateau, le chercheur Fabien Escalona a bien résumé la situation des socialistes aujourd’hui, et la répartition des rôles de ceux qui l’orientent. « Il y a une part de sincérité dans la volonté du PS de lutter contre le FN, et d’ailleurs c’est mobilisateur, explique-t-il. Si Jean-Christophe Cambadélis insiste depuis 2012 sur la menace FN et le tripartisme, c’est pour appeler les autres partis de gauche à soutenir le PS. Chez Manuel Valls, c’est différent. Son cap stratégique est de changer le noyau idéologique du PS et son système d’alliances. » Le premier ministre se veut le garant de la république, bien plus que du socialisme. De la gauche disciplinée qui n’en serait plus vraiment une.

En appelant « chacun à adopter une position claire et à faire voter pour le candidat républicain de gauche, ou de droite, quand il fait face seul à l’extrême droite » au second tour, Manuel Valls appelle à voter pour l’UMP en cas de duel avec le FN, ou à se désister en cas de triangulaires. Le premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, a fait plus fort encore, en appelant lui au « désistement », mais « là où la gauche ne peut concourir ». Comprenne qui pourra.

De toute manière, Cambadélis avait choisi à l’avance comment devait se résumer sa soirée. Selon lui, « les thèmes portés par les socialistes se retrouvent confortés après le premier tour ». Dans sa déclaration, il s’est bien gardé de dire lesquels. Son complice Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale, y est carrément allé de sa formule mi-pompeuse mi-solennelle : « C’est un premier tour de résistance. Les socialistes (ont) résisté à ce premier tour » . Et, évidemment, ils auraient « mieux résisté si l’ensemble de la gauche et des écologistes, partout, s’étaient rassemblés avec les socialistes ». Pour bien être sûr de se faire comprendre, il rajoute même : « C’est le PS qui doit être le moule de ce rassemblement indispensable. »

« La gauche doit désormais se rassembler », a intimé Manuel Valls ce dimanche soir, qui l’a pourtant bien divisée ces trois dernières années. Mais là n’est pas le sujet du premier ministre. Car dans le monde imaginaire des socialistes, il n’y a pas d’alternative. On fait silence dans les rangs. Et tout va bien.

STÉPHANE ALLIÈS -mediapart.fr

Le gouvernement grec réoriente radicalement sa politique migratoire

Classé dans: Actualités, International

Fermeture des centres de rétention et accès à la nationalité pour les enfants nés sur place : le nouveau gouvernement grec assume une politique accueillante à l’égard des migrants. Saluées par les associations de défense des droits des étrangers, ces mesures, qui vont à contre-courant des législations restrictives adoptées dans l’Union européenne, préoccupent Bruxelles.

Fermeture des centres de rétention, amélioration du sort des demandeurs d’asile, accès à la nationalité pour les enfants nés sur le sol grec : la politique d’immigration et d’intégration engagée en Grèce à la suite de l’arrivée du parti de la gauche radicale Syriza au pouvoir est unique en Europe. Elle fait de l’hospitalité à l’égard des migrants sa priorité, quand presque partout dans l’Union européenne les États membres considèrent les étrangers comme une menace et adoptent des législations restrictives pour décourager leur venue.

Au-delà des promesses, elle constitue un virage à 180 degrés par rapport aux mesures prises au cours des trois dernières années par le très droitier Antonis Samaras, à l’origine notamment de la construction d’un mur le long de la rivière Evros, à la frontière avec la Turquie.

S’il est encore trop tôt pour en mesurer l’ampleur, ce bouleversement, qui suscite l’espoir des migrants et de leurs soutiens associatifs, inquiète en revanche les chefs d’État des pays voisins pour une raison principale : la Grèce est l’une des principales portes d’entrée dans l’UE. Selon Frontex, l’agence européenne de surveillance des frontières extérieures, 50 000 personnes ont débarqué sans autorisation par cette route orientale en 2014, soit près d’un cinquième de l’ensemble des « passages illégaux ». La réforme, redoutent-ils, va créer un « appel d’air » et déstabiliser le vieux continent.

Des étrangers détenus au camp d'Amygdaleza – aujourd'hui progressivement ouvert – le 30 avril 2012. © Reuters
Des étrangers détenus au camp d’Amygdaleza – aujourd’hui progressivement ouvert – le 30 avril 2012. © Reuters

L’ambition du gouvernement Tsipras est, d’une part, de mettre fin aux absurdités, aux injustices et aux abus qui régnaient jusque-là et ont conduit à de multiples condamnations par la Cour européenne des droits de l’homme, et d’autre part de mieux intégrer la population immigrée dans la société. Celle-ci recouvre plusieurs réalités : les personnes arrivées dès les années 1990, qui parlent grec, ont eu des enfants dans le pays et n’envisagent pas de partir (parmi elles, des Albanais, des Bulgares, mais aussi des Afghans, des Pakistanais et, à partir des années 2000, des ressortissants de pays africains), et les étrangers arrivés plus récemment (surtout des Syriens, des Somaliens et des Érythréens), qui ne parlent pas la langue et cherchent pour la plupart à rejoindre d’autres pays de l’UE.

La nouvelle politique prend appui sur la fermeture des centres de rétention, où sont détenus quelques milliers d’étrangers en situation irrégulière pour une durée pouvant excéder dix-huit mois. Alexis Tsipras en avait fait une promesse phare de sa campagne électorale. Les barreaux n’ont pas disparu d’un coup : la mise en place de cette mesure inédite en Europe est progressive. Dès février 2015, le gouvernement a annoncé la « libération immédiate » des demandeurs d’asile (détenus de manière illégale au regard du droit européen) et des personnes« vulnérables » (les familles, les enfants, les mineurs non accompagnés, les femmes enceintes, les victimes de violences, les malades et les personnes âgées). Leur transfert est prévu vers des « centres d’accueil ». Les personnes enfermées depuis plus de six mois sont aussi concernées en priorité. Les autres sortiront au fur et à mesure. Des dispositifs alternatifs à la rétention ont été identifiés.

Devenu un symbole des conditions d’enfermement inhumaines, notamment depuis ledécès de détenus, le centre d’Amygdaleza, dans la banlieue nord d’Athènes, constitué de dizaines de containers, doit être fermé définitivement « pour des raisons humanitaires, politiques et symboliques ». Un millier de personnes y étaient jusque-là entassées, maltraitées et affamées, selon les ONG présentes sur place.

Pour éviter que les personnes remises en liberté ne se retrouvent sans abri, le gouvernement affirme préparer « la transformation des centres de rétention restants en centres d’accueil ouverts ». Autrement dit, des centaines de places d’hébergement seraient mises à disposition. Quatre grands centres de rétention cohabitent aujourd’hui, à Corinthe, Amygdaleza, Xanthi et Drama, créés et agrandis sous la pression des partenaires européens.

Le bureau grec du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) a aussitôt salué ces annonces. « Nous coopérons de près avec les autorités compétentes », affirme l’une de ses responsables, Ketty Kehayioylou. Joint par Mediapart, le vice-président de la Ligue hellénique des droits de l’homme (LDH), Dimitris Christopoulos, aujourd’hui consulté par le ministère de l’intérieur mais aussi partie prenante des discussions sur ce dossier avec les institutions européennes, se réjouit : « Nos propositions, pour lesquelles nous nous battons depuis des années, ont été entièrement reprises par le nouveau gouvernement. » Selon lui, l’accueil des migrants et leur traitement vont changer. « L’objectif est d’en finir avec les centres de rétention, qui sont inhumains, explique-t-il. Le centre d’Amygdaleza fermera complètement car il appartient à la police nationale, et on ne peut pas modifier son statut. Mais il ne s’agit pas de lâcher les gens dans la nature, ce qui risque d’aggraver les tensions et favoriser le racisme : nous devons encore trouver des moyens pour héberger cette population. Les autres centres seront transformés en centres d’accueil ouverts. Mais il ne faut pas se focaliser là-dessus : tout cela ne concerne que 3 450 personnes ! L’important, par ailleurs, est de fournir aux immigrés en Grèce la possibilité de s’intégrer. Jusqu’à présent, rien n’a été fait pour les immigrés sans papiers. »

À Athènes, slogans en solidarité avec les migrants.
À Athènes, slogans en solidarité avec les migrants.

Quel statut va être réservé aux migrants autrefois enfermés ? Vont-ils être régularisés ? Que va-t-il advenir des étrangers en situation irrégulière vivotant dans le pays ? Leur nombre – entre 250 000 à 300 000 selon les estimations officielles – a augmenté en flèche avec la crise. L’obtention des titres de séjour (d’une durée de deux ou trois ans le plus souvent) étant conditionnée au paiement des cotisations sociales, toutes les personnes ayant perdu leur emploi ou ayant travaillé au noir n’ont pu faire renouveler leurs papiers. Des étrangers en règle il y a quelques années tombent ainsi dans l’illégalité. « Ce qui a été fait par les précédents gouvernements n’était pas seulement une politique inhumaine, c’était une politique contre-productive », insiste Dimitris Christopoulos, par ailleurs professeur de droit à l’université Panteion d’Athènes. L’objectif du gouvernement, qui ne s’est pas encore exprimé clairement sur cette question, doit donc être, selon lui, de « normaliser le statut de ces personnes vivant en Grèce depuis des années ». Et qui, faute d’autorisations, ne peuvent voyager dans l’espace Schengen.

Le volet intégration de la réforme, qui concerne l’accès à la nationalité des enfants d’immigrés, est le plus avancé. La ministre adjointe à la politique migratoire (au sein du ministère de l’intérieur), Anastasia Christodoulopoulou, une avocate active de longue date auprès des immigrés, le confirme à Mediapart : « Mon pays se trouve actuellement dans la situation budgétaire que vous connaissez. Toutefois, avec les fonds de la Caisse d’intégration, nous ferons ce que nous pourrons pour renforcer ces politiques. De plus, notre priorité est de mettre en place une bonne gestion dans la répartition de ces fonds.(…) Par conséquent, le premier projet de loi que le ministère va présenter immédiatement au parlement grec – et quand je dis immédiatement, je veux dire pendant les deux semaines qui arrivent –, c’est le changement du Code de la nationalité afin de permettre de manière solide l’obtention de la nationalité aux enfants d’immigrés qui sont nés et ont grandi dans notre pays. »

La réforme du Code de la nationalité constitue une petite révolution. Jusqu’à présent, le code grec était régi par le droit du sang. La loi « Ragoussis », du nom du ministre socialiste qui l’avait fait voter en 2010, avait introduit des modifications importantes : elle avait permis aux enfants d’immigrés nés sur le sol grec d’obtenir, à leur majorité, la citoyenneté grecque. Mais elle a cessé d’être appliquée dès l’arrivée de la droite au pouvoir, en 2012, et a été ensuite invalidée par le Conseil d’État en 2013. Le gouvernement Tsipras a pour projet de faire voter une nouvelle loi, dans le même esprit, afin que tous les enfants d’immigrés nés sur le sol grec, qui sont allés à l’école grecque et n’ont pas ou peu de liens avec le pays d’origine de leurs parents, obtiennent la nationalité.

« Il faut que cette loi soit durable, qu’elle ne soit pas susceptible de sauter avec un changement de majorité et qu’elle soit réellement appliquée ! » prévient Nikos Odupitan, président de l’association Génération 2.0, qui se bat en Grèce pour les droits de ces étrangers de la deuxième génération. « Cela concerne au moins 200 000 à 250 000 personnes, estime-t-il, sur la base de chiffres établis par le ministère grec de l’intérieur en 2008. Des enfants d’étrangers nés en Grèce ou des immigrés arrivés dès le plus jeune âge et dont toute la vie s’est construite en Grèce. » Nikos Odupitan est lui-même issu de cette histoire-là. Ses parents sont arrivés du Nigeria à la fin des années 1970, raconte-t-il à Mediapart dans un grec parfait. Lui-même est né en Grèce en 1981, il y a fait ses études, n’a jamais vécu dans un autre pays. « Jusqu’en 2008, je n’avais même pas de papiers ! Aujourd’hui, je suis en possession d’un titre de séjour d’une validité de cinq ans, ce qui implique qu’il faut chaque fois faire des démarches pour pouvoir vivre légalement dans le pays », souligne-t-il.

«Allons-nous transformer le pays en camp de concentration afin que l’UE dorme tranquille ?»

Pour faire face à l’absence de ressources financières et ne pas rester isolés, les concepteurs de la nouvelle politique d’immigration et d’intégration cherchent les moyens d’impliquer l’Union européenne. Prenant exemple sur l’ex-leader libyen Mouammar Kadhafi, le ministre de la défense, Panos Kamménos, numéro un du parti souverainiste anti-austérité des Grecs indépendants, l’a dit d’une manière brutale, menaçant en préambule d’un Eurogroupe d’« inonder l’Europe de migrants » si les dirigeants européens ne trouvaient pas rapidement une solution à la crise de la dette.« On leur distribuera des papiers valides qui leur permettront de circuler dans l’espace Schengen. Ainsi, la marée humaine pourra se rendre sans problèmes à Berlin. Et tant mieux si, parmi ces migrants, se trouvent des djihadistes de l’État islamique », a-t-il lancé, contribuant à nourrir les amalgames.

Refusant d’en passer par le chantage, la ministre de l’immigration appelle elle aussi les États membres à prendre leurs responsabilités. « Environ 70 000 personnes, dont presque la moitié de Syriens, sont arrivées en Grèce l’année dernière, affirme-t-elle. Ce sont donc des réfugiés. Qu’allons-nous faire de cette situation ? Allons-nous transformer le pays en camp de concentration afin que l’UE dorme tranquille ? Non, ce n’est pas possible… »

Un contrôle policier à Athènes le 5 décembre 2012. © Reuters
Un contrôle policier à Athènes le 5 décembre 2012. © Reuters

Concernant la gestion des frontières extérieures, question qui préoccupe Bruxelles au plus haut point, la ministre botte en touche. « La surveillance des frontières relève de la compétence de la police grecque, pas de la mienne, rappelle-t-elle. De notre côté, nous ferons ce qu’il convient afin d’assurer que le contrôle de nos frontières et des frontières extérieures de l’UE se fasse avec le respect de la vie et de la dignité de ceux qui essayent de passer sans papiers, à travers le renforcement de centres d’asile et de centres de premier accueil. »

Aux frontières avec la Turquie, rien n’a changé pour l’instant. Elles ne sont pas ouvertes à tout vent, contrairement à ce qu’affirment certains responsables européens pour affoler les opinions publiques. Porte-parole de Frontex, Izabella Cooper assure que le dispositif est le même. « Notre soutien technique reste identique à ce qui était prévu(avant l’arrivée de Syriza au pouvoir) », indique-t-elle, rappelant qu’une équipe de 10-15 personnes patrouille à la frontière terrestre, en « support » des policiers nationaux, et qu’un « petit bateau côtier » ainsi qu’un avion de repérage sont mis à disposition en mer. Quelques signes d’évolution sont toutefois perceptibles. Le long de la rivière Evros, la clôture en béton et barbelés, endommagée par les intempéries, n’a pas été réparée. Le gouvernement Tsipras s’est par ailleurs engagé à mettre fin aux pratiques illégales de refoulement (push-back) des migrants par les forces de l’ordre, dénoncées par plusieurs ONG.

L’enjeu frontalier obnubile Bruxelles parce que la Grèce est un pays de transit. Dimitris Christopoulos estime qu’entre 40 000 et 80 000 migrants attendent de rejoindre d’autres pays européens. L’urgence, selon lui, est de mettre en place un mécanisme d’enregistrement : « On ne peut pas renvoyer ces clandestins dans leur pays d’origine, car ils viennent souvent de pays en guerre, et parce qu’il faut d’abord les identifier. On va donc commencer par appliquer une loi qui date de 2011 et qui permet de repousser de six mois toute décision administrative à leur égard. Toute menace d’expulsion est ainsi suspendue, et nous allons voir avec les institutions européennes comment gérer cette question qui est un problème européen. Pour ces immigrés, la Grèce n’est qu’un pays de transit. Pourront-ils s’installer ailleurs en Europe ? Jusqu’à présent, ils étaient sans papiers et bénéficiaient d’une forme de tolérance de la part des autorités grecques. Il faut maintenant partager ce fardeau avec les autres pays européens. »

Dernier volet de la réforme : l’asile. Beaucoup d’exilés hésitaient jusqu’à présent à déposer une demande en Grèce, parce que leurs chances d’obtenir le statut de réfugié étaient faibles et que les conditions d’accueil étaient mauvaises. Certes, sous la pression continue des ONG et des institutions européennes, des progrès ont été réalisés, mais le pays part de loin. Un service spécial de traitement des demandes d’asile a récemment été créé. Doté d’interprètes, il ne dépend plus des services de police auxquels il était auparavant attaché. « Il faut consolider cette réforme et utiliser à bon escient les fonds structurels de l’Union européenne », affirme le vice-président de la LDH grecque. Il est optimiste mais prévient : « Tout cela dépend d’un ensemble qui reste fragile. Nous sommes suspendus au contexte général, à la fois économique, politique et européen. »

Après des années d’absence de gestion, cet ensemble de mesures constitue une avancée pour les migrants, qui attendent beaucoup du gouvernement. Les premiers effets sont d’ores et déjà sensibles, dans un pays marqué par de nombreuses violences racistes : s’ils continuent d’être victimes d’actes xénophobes, les étrangers sont moins stigmatisés dans les discours publics. La suite des réalisations va dépendre du bras de fer, à l’intérieur du gouvernement, entre le ministère de l’immigration et celui de la défense. Ainsi que de la volonté de Bruxelles, source importante de financements. Or, en la matière, il n’est pas certain que la commission européenne se précipite, étant donné les craintes exprimées en haut lieu. Il n’est pas certain non plus que Dimítris Avramópoulos, le nouveau commissaire chargé des migrations et affaires intérieures, membre du parti conservateur de la Nouvelle Démocratie cherche à faciliter la tâche d’Alexis Tsipras.

AMÉLIE POINSSOT ET CARINE FOUTEAU – mediapart.fr

Cinq choses à savoir sur les élections départementales

Les électeurs de la quasi-totalité du territoire sont appelés aux urnes les dimanches 22 et 29 mars pour élire leurs conseillers départementaux, selon une nouvelle formule. Les points clés.

1. Qui élit-on ?

Ces élections, jusqu’ici baptisées cantonales, sont devenues départementales. Mais ce sont les mêmes élus : les membres de ce qui est encore le conseil général, et qui sera après ce scrutin le conseil départemental. Il s’agit donc de renouveler une très grande partie de la composition des assemblées des 101 départements français. Ceux-ci disposent de compétences multiples : sur les transports, l’action sociale ou les collèges.

Jusqu’ici, on élisait un conseiller général par canton, pour un mandat de six ans, avec renouvellement par moitié des assemblées tous les trois ans. Le mode de scrutin a changé : désormais, ce seront deux conseillers qui seront élus par canton (avec une diminution du nombre de ces derniers), toujours au suffrage universel direct à deux tours. Le mandat restera de six ans, mais l’assemblée sera renouvelée intégralement en une seule fois.

2. Quels sont les nouveaux cantons ?

Les conseillers départementaux sont donc élus sur la base de l’unité géographique du canton, qui date de 1789. On en comptait alors 4 649, qui servaient de base pour la répartition des effectifs de gendarmes ou de sapeurs-pompiers, ou encore pour la perception des impôts. Surtout, jusqu’en 1958, le canton correspond au ressort judiciaire des juges de paix chargés de régler les petits litiges locaux. Aujourd’hui, les cantons ne sont plus utilisés que pour l’élection des conseillers généraux (et bientôt départementaux).

Très longtemps, personne ne s’est attaqué à ce découpage ancien, laissé au bon vouloir des préfectures, ce qui a about à des inégalités parfois spectaculaires de population selon les cantons. En 2010, le projet de réforme de Nicolas Sarkozy et d’Edouard Balladur prévoyait leur disparition dans une première mouture, mais ils avaient finalement subsisté pour élire les « conseillers territoriaux » supposés siéger à la région et au département. La gauche a abrogé cette réforme, pour y substituer la sienne, qui conserve les cantons, mais en les modifiant selon une règle de taille : il ne doit pas y avoir plus de 20% de disparité de population d’un canton à un autre.

On est donc passé de 4055 à 2074 cantons, en comptant les 20 arrondissements parisiens.

3. Quels départements votent ?

Lors des dernières élections cantonales, en 2011, la moitié des cantons élisait des conseillers généraux. Cette fois, quasiment tous les départements vont renouveler leurs assemblées, à quelques exceptions de taille cependant :

  • La ville de Paris, puisque le Conseil de Paris, élu à l’issue des municipales, joue le rôle de conseil départemental
  • La nouvelle métropole de Lyon, où le conseil métropolitain, issu de l’assemblée de la communauté d’agglomération du Grand Lyon, joue lui aussi le rôle de conseil municipal, et même si le reste du département du Rhône aura, lui, des élections
  • Guyane et Martinique, qui voteront en décembre, parallèlement aux régionales en France, pour élire une assemblée de la collectivité territoriale unique qui remplacera conseil départemental et régional.

4. Quel mode de scrutin ?

Avec le nouveau système de vote, inédit jusqu’ici, les candidats doivent désormais se présenter en binômes, obligatoirement un homme et une femme (leurs suppléants doivent être de même sexe). Un binôme peut être élu dès le premier tour s’il répond à une double condition : avoir recueilli plus de la moitié des suffrages exprimés et le quart des inscrits.

Si aucun binôme ne remplit ces conditions, ceux ayant réuni au moins 12,5 % des inscrits peuvent se maintenir au second tour, il peut donc y avoir des triangulaires. La majorité relative (recueillir davantage de suffrages que son ou ses concurrents) suffit ensuite pour gagner l’élection.

5. Quelles sont les dates clés de la campagne ?

Les candidatures aux départementales sont ouvertes depuis le 9 février. jusqu’au 16. La campagne électorale débutera officiellement le 9 mars, et durera jusqu’au 21 mars à minuit, veille du premier tour. Celle du second tour durera du 23 mars jusqu’au 28 mars minuit. A l’issue du second tour, le 29 mars, il faudra encore attendre l’élection des présidents de conseils départementaux pour avoir une idée définitive de la couleur de la majorité dans chaque département.

 
  • Les Décodeurs
    Journaliste au Monde

 

Un plan secret d’ultra rigueur est prévu par Valls après les élections

Les dernières heures de la campagne des élections départementales ne sont pas les plus simples à vivre. Sur le terrain, les militants et les citoyens engagés se heurtent à un mur de colère froide qui ne facilite pas les dialogues. La France se rapproche du point que j’ai nommé le point « qu’il s’en aillent tous ». Dans le contexte, notre patient travail de tricot à la base pour construire une nouvelle coalition marche à son rythme, loin des projecteurs heureusement polarisés ailleurs. Ailleurs, c’est à dire sur la mise en scène de la soirée électorale jouée d’avance qu’il faudra subir et dont tous les thèmes sont connus d’avance : la victoire du Front national, les mièvreries et pleurnicheries sur le front républicain et, bien sûr, le sketch du PS menaçant tout le monde et renvoyant sa déroute à la responsabilité des autres. La crise politique va connaître un pic dont nul ne peut prédire ce qu’il sera. François Hollande et le PS s’activent pour recomposer une ligne de coalition qui puisse faire illusion au moins jusqu’au désastre suivant. Je ne sais pas si ceux qui sont pressentis pour devenir ministres poussent la curiosité jusqu’à demander quel genre de politique sera appliqué au pays dans les mois qui viennent. Mais s’ils l’ignorent, je les invite à me lire. Ce post vous dira ce qu’est le plan secret de Valls et de Hollande. Secret parce que si les électeurs socialistes le connaissaient, ils pourraient faire passer leur colère dans les urnes bien davantage que ne le prévoient déjà les enquêtes d’opinion.  

Vous le savez sans doute, j’ai eu la joie de cette décision de justice contre les diffamateurs qui m’avaient accusé d’antisémitisme pendant la campagne présidentielle de 2102. Je n’ai pas de rancœurs personnelles contre eux. Je pense qu’ils lisaient de manière irresponsables des « éléments de langage » dont ils ne n’avaient pas pris la peine de vérifier le contenu. Des excuses après vérification m’auraient parues suffisantes. Aucun n’y a consenti. Au contraire, leurs avocats ont tenté de faire la démonstration du bien fondé de cette diffamation. L’incroyable légèreté des arguments n’a fait qu’aggraver l’impression de mauvaise foi. La justice a donc tranché. Je ne crois pas que je puisse dire que c’est un jugement en « ma faveur » même si c’est bien ce qui s’est passé puisque je suis le plaignant. Je crois que le tribunal a voulu rappeler l’importance du délit qu’est, dans notre loi, l’antisémitisme. De même qu’on ne permettrait pas que quelqu’un soit accusé de vol ou de meurtre à la légère, on ne doit pas permettre que l’accusation d’antisémitisme soit faite comme un mode d’insulte ordinaire. La banalisation de cette accusation utilisée sans arrêt et pour n’importe quelle cause produit une anesthésie bien connue : à force de crier au loup pour rien, personne ne réagit plus quand le loup y est pour de bon. Je crois que nous devons pour l’avenir en tirer une leçon positive et porter plainte chaque fois que l’on se trouve dans ce cas.

Mon post est consacré au lendemain des élections et au mauvais coup qui se prépare dans le secret du gouvernement. J’évoque aussi les élections départementales qui vont être un accélérateur prodigieux de la crise politique de notre pays.

Demain sera pire

Hollande a prévenu. « Je ne changerai ni de Premier ministre ni de politique », a-t-il dit dans Challenges le 12 mars. Quelle violence ! Avec Hollande c’est « vote toujours, tu m’intéresses ». Les électeurs socialistes sont prévenus. Le gouvernement n’a pas besoin de leur soutien pour continuer.

Mais nous, ne nous laissons pas leurrer. Hollande va changer de politique. C’est-à-dire qu’il va durcir sa pratique et son programme de réformes structurelles. La Commission européenne le lui a ordonné. Demain sera donc pire qu’aujourd’hui ! Il ne peut en être autrement.

Le gouvernement prépare un plan caché pour après les départementales. Pour le dire crûment, « ça va saigner ». En effet, la Commission européenne exige de la France de nouveaux « efforts ». Les 28 ministres des Finances de l’Union européenne ont validé le 10 mars la proposition de la Commission concernant la France. Quelle est cette proposition ? Accorder un délai supplémentaire de deux ans pour ramener le déficit public sous la barre des 3% de la richesse du pays en 2017 au lieu de 2015. Comme toujours avec l’Union européenne, il ne faut pas croire aux bonnes nouvelles. Cette décision s’accompagne d’un chantage toujours plus odieux. D’autant que les maîtres allemands ont beaucoup froncé les sourcils. Et ça, ça ne pardonne pas dans l’Europe actuelle.

La Commission exige un nouveau plan d’austérité pour la France. Elle exige 30 milliards d’euros de coupes budgétaires de plus que les 50 milliards d’euros déjà prévus par le gouvernement Valls d’ici 2017. Et pour commencer, la Commission exige 4 milliards d’euros de coupes supplémentaires dès cette année 2015. Dans son interview au Parisien, mercredi 4 mars, François Hollande a déjà accepté le nouveau diktat de la Commission. Il a déclaré que « si Bruxelles demande 4 milliards de plus pour respecter nos engagements en matière de réduction des déficits publics, ils seront trouvés par des économies nouvelles ».

Ce n’est pas tout. La Commission exige surtout de nouvelles « réformes structurelles». Dans son viseur figurent notamment de nouvelles réformes des retraites, de l’assurance-chômage et du marché du travail. Plus précisément, la Commission veut rendre plus difficile le départ à la retraite, réduire les indemnités des chômeurs, et faciliter les licenciements. Le commissaire européen Pierre Moscovici a été chargé de faire passer le message à la une du Figaro et sur France Info. En insistant sur la menace de « sanctions » contre la France si elle ne se conforme pas aux exigences des androïdes libéraux de la Commission. La Commission proposera une recommandation aux ministres des 28 pays de l’Union européenne le 10 juin.

Avant cela, le gouvernement français doit présenter ses propositions de budget et de réformes à la Commission en avril et mai. Juste après les départementales. C’est pour cela que je parle de « plan caché ». Pourquoi François Hollande et Manuel Valls ne disent-ils pas dans quels budgets ils vont couper avant les départementales ? Pourquoi n’annoncent-ils pas précisément les réformes qu’ils préparent ? Pourquoi attendre le lendemain des élections pour annoncer les mauvais coups ?

Le peu qu’on connaît fait froid dans le dos. Couper 30 milliards d’euros de plus dans les budgets publics et sociaux replongerait le pays dans la récession alors qu’il n’en est pas encore réellement sorti. Ce serait porter un coup peut-être fatal à certains services publics. Je pense en particulier à l’Hôpital public. Les coupes déjà programmées par le gouvernement équivalent à 22 000 suppressions d’emplois alors que les urgences sont déjà saturées, et les personnels hospitaliers n’arrivent déjà plus à faire face aux besoins malgré leur dévouement. Réduire l’indemnité chômage alors que 6 millions de personnes sont inscrites à Pôle Emploi serait un désastre social aggravant la pauvreté. Poursuivre le gel des retraites complémentaires serait un nouvelle violence contre les retraités déjà durement frappés ces dernières années. Durcir les conditions de départ en retraite aggravera le chômage, tout comme faciliter les licenciements. D’une manière générale, la poursuite de la politique d’austérité ne peut que provoquer plus de chômage et plus de misère.

Le gouvernement n’a pas prévu de s’arrêter. Manuel Valls prépare une nouvelle loi pour réduire les droits des salariés. Sous couvert de « moderniser le dialogue social », il prépare une remise en cause des protections collectives des salariés. Emmanuel Macron a vendu la mèche plusieurs fois. Leur volonté est de permettre aux entreprises de déroger à la durée légale du travail de 35h. La réforme de 2013 à partir de l’accord Made in Medefpermet déjà de le faire pour les entreprises en difficultés. Mais Emmanuel Macron et Manuel Valls veulent généraliser ce chantage à l’emploi à toutes les entreprises, même celles qui se portent le mieux.

Sans oublier que dès le lendemain des élections, la loi Macron va revenir devant le Parlement. Le 7 avril, elle sera examinée en séance au Sénat. Le menu est toujours le même : facilitation du travail du dimanche, privatisation d’aéroports, fragilisation du service public ferroviaire par la concurrence des autocars privés… Elle reviendra ensuite devant l’Assemblée en mai. On sait que Valls n’y a pas de majorité depuis qu’il a été contraint d’utiliser l’article 49-3 pour passer en force. Pour maintenir la pression, chacun prend son poste de bataille. Le collectif unitaire Alternative à l’austérité organise un meeting le 7 avril à Paris, jour du début du débat au Sénat. Si vous voulez des arguments contre la loi Macron, c’est là qu’il faudra aller puisque 17 intervenants vont se succéder à la tribune.

Puis, le 9 avril, les salariés sont appelés à la grève interprofessionnelle dans tout le pays par leurs syndicats. L’appel émane de la CGT, Force Ouvrière et Solidaires. La FSU les a rejoint depuis. Cette journée sera l’occasion de refuser à la fois la politique d’austérité, la loi Macron et le « plan caché » exigé par la Commission européenne. Notez la date. Evidemment, je reviendrai sur tout cela au fur et à mesure. Mais pour ceux qui me lisent, l’essentiel est d’avoir en tête une vue prospective qui place les évènements dans leur contexte général. Le moment en Europe toute entière est celui d’un durcissement de la politique du gouvernement allemand qui est le pivot et le bras armé du projet néolibéral sur le vieux continent. Ce n’est pas seulement parce qu’il enregistre des succès contre tous les gouvernements qui voudraient résister d’une manière ou d’une autre. Mais c’est aussi à mesure qu’il s’effraie de ce qui lui parait être une menace de dérapage généralisé à la suite de la volonté de la banque centrale pour éviter la déflation. La baisse du cours de l’Euro n’est pas bien vue du tout Outre Rhin, autant le savoir. Et la peur de perdre la main a toujours été mauvaise conseillère.

En France, le désastre électoral qui s’annonce renforcera inéluctablement la turbulence partout en Europe. La victoire médiatiquement préparée et accompagnée du FN va relancer partout les courants xénophobes. Compte tenu de ce que sont nos sociétés, c’est l’ambiance voulue par les théoriciens du choc des civilisations qui se construit.

Les élections départementales se déroulent dans un chaos opaque

C’est le fruit du grand bidouillage territorial organisé par Manuel Valls et François Hollande. Mes camarades qui mènent campagne jettent leurs dernières forces dans cette bataille avec grand cœur. Partout ils essayent d’informer, de mobiliser, de rassembler. Ils ont bien du mérite. Tout est fait pour enfumer et rendre incompréhensible les enjeux de ces élections. Et la campagne du PS, du FN et de l’UMP ressemble à un match de ping-pong cynique. Comme d’habitude, les temps d’antenne sont accaparés sans nuance ni précaution par ceux dont les médias ont décidé qu’ils étaient dignes d’intérêt. En ce moment, le tableau, c’est le tripartisme. Simple et rustique, comme une bonne émission où on n’utilisera pas plus de 400 mots pour parler entre les pages de publicité.

Tout est fait maintenir tout le monde dans le brouillard. Le système a besoin de l’abstention. Il a besoin que le résultat des élections fonctionne comme la mise en place d’un tableau alarmant mais sans frais excessifs. Une abstention massive permet cela. Cependant, je ne m’exagère pas l’importance du calcul a l’œuvre. La vérité est que l’équipe de Rouletabille qui dirige le pays est déjà a bout de souffle, décide et fait n’importe quoi au gré des humeurs et de pressions qu’elle subit. La seule chose qu’elle respecte, le seul contrat qu’elle honore c’est celui qu’elle a avec la Commission de Bruxelles.

Dans cette affaire de départementales, le bazar est a son comble. Hollande et Valls ont changé le mode de scrutin en instaurant un système baroque avec deux élus par canton. Pourquoi avoir refusé la proportionnelle à l’échelle du département comme nous le proposions ? Cela aurait été plus simple. Ils ont aussi redécoupé les cantons pour tenir compte de leur nouveau mode de scrutin. Les derniers recours n’ont été rejetés que quelques semaines avant le début de la campagne. Ajoutez à cela les annonces et démentis successifs sur le fait de tenir les élections régionales en même temps que les départementales. Voilà pour le cadre. Mais ce n’est pas tout.

Quelles seront les compétences des nouveaux élus des 22 et 29 mars ? Mystère. Personne ne le sait. La loi sur les nouvelles compétences est encore en cours d’examen au Parlement ! Elle a été adoptée en première lecture mardi dernier seulement, le 10 mars. Le texte adopté diffère sur plusieurs points de la volonté du gouvernement. Par exemple, il maintient les routes et les collèges dans les compétences des départements alors que le gouvernement voulait les transférer aux régions. Mais il transfère les transports scolaires. Et tout ça peut encore changer. En effet, le texte doit repasser devant l’Assemblée et devant le Sénat en deuxième lecture, après les élections ! Comment faire campagne dans ces conditions ? Les gens sérieux sont consternés. Quel sens a la démocratie dans ces conditions ? Par exemple, nos camarades candidats en Aveyron proposent la gratuité des transports scolaires. Mais si le Conseil général perd cette compétence, comment tenir cette promesse ?

Les élus pourront-ils aller au bout du mandat confiés par les électeurs ? Rien n’est moins sûr. On se souvient que dans son premier discours de politique générale, il y a un an, Manuel Valls avait annoncé vouloir supprimer purement et simplement les Conseils généraux d’ici 2020. Depuis, il a fait marche arrière. Mais la loi actuellement en débat sur les compétences des collectivités continue sur le projet initial. Elle vide progressivement les Conseils généraux de leur substance. En effet, elle transfère leurs compétences essentielles aux régions, aux intercommunalités ou autres métropoles. Le bras droit de Manuel Valls, Carlos da Silva, a d’ailleurs vendu la mèche au cours du débat à l’Assemblée en avouant que, selon lui, « les Conseils généraux sont voués à disparaître ».

Tout ce bidouillage me révulse. Le mal qu’il fait est incommensurable. Partout, le dégoût et le désintérêt pour la chose publique, dévastée de cette façon, préparent les pires abandons. Comment mieux prouver l’intérêt de convoquer l’Assemblée constituante pour passer à la 6e République ? Cela permettrait que le peuple français se saisisse lui-même du débat sur l’organisation territoriale de la République. Le résultat serait nécessairement plus démocratique et plus efficace que les décisions de quelques têtes d’œufs qui se fichent du sujet, ne le connaissent pas et ricanent en sourdine parce qu’ils se croient seuls a connaître le motif de l’action. Le motif ? C’est le démembrement général de l’État et de l’organisation républicaine du territoire au profit d’une compétition généralisée des « territoires » telle que l’ont décidé la Commission européenne et le gouvernement allemand.

Ces élections locales sont aussi des élections nationales. Tout le pays va voter en même temps. Dans tous les cantons, on trouve une situation assez proche avec généralement quatre camps : le FN, la droite UMP-UDI, le PS, et l’autre gauche, souvent rassemblée. Ici ou là, il faut compter avec quelques autres candidats ou des dissidents en mal d’investiture. Il y aura donc une lecture nationale des résultats. Cette élection sera d’abord un test pour Manuel Valls. Il s’est énormément investi dans la campagne. Surtout, il gouverne depuis un an exactement. En un an, le chômage a battu de nouveaux records. En un an, de nouveaux cadeaux au Medef ont été faits, avec le Pacte de responsabilité et la loi Macron. En un an, la majorité parlementaire de Valls a explosé en vol, l’obligeant à agir avecl’autoritarisme de l’article 49-3 pour imposer la loi Macron. En un an, la pression de la Commission européenne sur notre pays s’est encore renforcée. Tout le monde le sait, l’heure est venue du plus phénoménal vote sanction jamais subi par un gouvernement.

Quels sont nos buts dans cette élection ? Nous nous sommes fixés trois objectifs. Nous avons bien travaillé dans chacun d’eux. Le premier objectif était de présenter des candidatures dans le maximum de cantons, autonomes vis-à-vis du PS. Le maillage du terrain ne doit jamais être abandonné. Nous y sommes arrivés. Mes camarades du PG n’ont pas ménagé leurs efforts pour arriver à cet objectif. C’est un acquis précieux, dans la lignée des efforts faits l’an dernier aux municipales. Cette fois-ci, le PCF a fait le choix de l’autonomie à l’égard du PS dans l’essentiel des cas. Le Front de gauche se présente donc uni dans les deux-tiers des départements. Ailleurs, mes camarades du PG ont cherché d’autres alliés à gauche, sans jamais céder sur l’exigence d’autonomie.

Nous avons ensuite bien avancé vers notre deuxième objectif : élargir le rassemblement de l’autre gauche. Dans 38 départements, nous sommes en alliance avec Europe Écologie-Les Verts comme dans l’Indre, l’Ariège, l’Oise. Parfois, les communistes n’ont pas voulu participer à l’alliance PG-EELV comme en Isère. Ailleurs, c’est seulement dans certains cantons, comme à Lille. L’important est que le mouvement s’amplifie : des solidarités militantes et des réflexes d’actions communes se nouent. Souvent, Nouvelle Donne participe aux candidatures avec nous.

Enfin, nous voulions faire de ces élections une étape dans l’enracinement citoyen de notre action. Il s’agit ici de la mise en œuvre de la stratégie de dépassement par le peuple de la logique du cartel de partis qui prévaut d’habitude. Là aussi, le bilan est positif. Dans une trentaine de départements, les candidatures ont été construites d’une manière assez originale, bien au-delà de nos partis, à partir de réunions aux bords flous dans une démarche d’implication citoyenne. C’est le cas dans plusieurs cantons du Jura ou de Haute-Garonne, et dans l’Aveyron. Dans tous ces cas, l’analyse des résultats sera décisive pour la suite. Chaque configuration sera soigneusement décortiquée, bureau par bureau pour bien comprendre ce qui se sera passé. Les départementales sont une répétition générale. Bien sûr, il ne faudra pas compter sur le gouvernement ni les instituts, les politologues et toute la sainte kyrielle des bavards sans consistance des soirs de résultat, pour décrypter les scores. De toute façon, le gouvernement a fait ce qu’il fallait pour rendre la situation illisible à notre sujet. Nos scores seront donc dispersés entre la comptabilité des « divers gauche », EELV et Front de gauche. Je m’en suis déjà expliqué ici assez précisément. Pour autant, il ne faudra pas focaliser sur la soirée de résultats

Quand au fond de notre discours dans l’élection il doit continuer a être un exercice d’éducation populaire. Pour nous-mêmes d’abord, dans l’art de convaincre et de quadriller le terrain. Ensuite pour incruster des références dans les esprits. Nos candidats s’opposent à l’austérité. Ils combattent la réforme territoriale antidémocratique et la concentration des pouvoirs, des richesses et des services dans les métropoles au détriment d’un aménagement équilibré du territoire. Ils défendent partout la solidarité et les services publics. En la matière, les Conseils généraux peuvent agir, notamment auprès des personnes âgées, pour soutenir l’économie sociale et solidaire. Nous faisons des propositions pour une planification écologique départementale : développer les circuits courts, renforcer l’agriculture bio et paysanne, mettre en place une économie circulaire pour réutiliser les déchets, recycler etc.

L’exigence démocratique est le troisième pilier. En cohérence avec l’exigence de 6e République, nos candidats s’engagent à ne pas cumuler les mandats, à agir en lien avec les assemblées citoyennes créées dans la campagne. Pardon de vous avoir infligé ce moment de ce qui apparait ainsi résumé comme un catéchisme. Est-ce que ce sera suffisant face à la grève électorale que pratiquent beaucoup de nos concitoyens ? Certains sondages annoncent jusqu’à 60% d’abstention. La colère froide est immense dans le pays. Le PS y contribue tous les jours par sa politique. Valls aggrave le mal avec cynisme en instrumentalisant le FN pour étouffer le débat. Incapable de convaincre, le PS veut prendre la gauche en otage dans un chantage insupportable : l’austérité Hollande et la loi Macron ou le FN. De notre côté, nous construisons, pas à pas, un autre chemin.

Mais il est essentiel de refuser la folklorisation des élections. Chaque conscience gagnée doit être instruite en même temps. Nous construisons une force dans les élections. Pas seulement celle de nos organisations qui apprennent toujours plus avant la discipline de combat et de pensée sans laquelle on ne peut rien construire de sérieux. Mais une force dans le peuple lui-même. Si modeste que soit un progrès, il nous aide pour l’étape suivante comme un point de départ plus avancé que celui que nous avions trouvé d’abord. Vous autres qui me lisez, pensez-y : il faut convaincre, même millimétriquement, mais ne jamais cesser de vouloir le faire. Un jour, tout se retourne et le travail porte ses fruits. À condition d’avoir été clairs.

Jean – Luc Mélenchon

Proclamation de l’assemblée représentative du M6R

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« Sous Hitler, tu n’aurais jamais été journaliste »

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Comment réagit un journaliste qui reçoit la lettre suivante : « Toi, ver gluant qui colle aux basques des Allemands, semence de porc, enfonce-toi[dans le sol] encore plus profondément. Dieu le veut » ? Ou encore celle-ci :« On devrait faire avec vous ce qu’on a fait avec les juifs. En commençant par toi » ? Par le mépris généralement, mais néanmoins avec une petite boule d’anxiété dans le ventre.

Depuis trois ans, une poignée de journalistes allemands ont opté pour une tout autre thérapie. Loin de cacher honteusement ces lettres, ils en tirent un spectacle qu’ils présentent environ deux fois par mois. Ces journalistes ont une histoire particulière. La plupart travaillent pour des titres prestigieux – le Spiegel, Die Zeit, la Taz berlinoise – et jouissent d’une réelle notoriété. Surtout, tous portent des noms que certains lecteurs trouvent étranges : Mohamed Amjahid, Özlem Gezer, Hasnain Kazim, Mely Kiyak, Yassin Musharbash, Özlem Topçu, Deniz Yücel, Doris Akrap.

Des patronymes qui, depuis des années, leur valent de recevoir de nombreuses lettres et mails d’insultes, voire des menaces de mort. Mais il y a trois ans, une autre journaliste d’origine turque, Ebru Tasdemir, qui travaillait pour la Taz, le quotidien de gauche berlinois, en a eu assez de ce torrent d’insultes qui les blessait davantage qu’elle et ses collègues ne voulaient bien l’avouer. Elle eut alors l’idée de rendre ces lettres publiques. Non pas à l’occasion d’une soirée sérieuse et militante mais en produisant un véritable show. Ainsi est né, en janvier 2012, Hate Poetry, un spectacle burlesque et excessif où comique et tragique s’entremêlent.

Le décor : une grande table sur laquelle trônent des drapeaux allemands, turcs, des portraits de personnalités politiques mais aussi des bouquets de fleurs, d’oignons, une brosse pour W.-C., des paquets de confettis et d’innombrables bouteilles et sucreries. Car durant ce spectacle qui, initialement durait deux heures mais qui, en février, pour son troisième anniversaire, au théâtre berlinois Hebbel am Ufer, s’est étalé sur cinq, les journalistes partagent avec le public leurs provisions, accentuant ainsi le côté festif de la représentation.

« Je n’ai rien contre les étrangers mais… »

En lisant leurs lettres comme des acteurs qui surjoueraient leur rôle, les journalistes parviennent en effet à faire rire le public, dans une sorte de catharsis collective. Les textes haineux sont classés en quatre catégories :« Très cher monsieur Trou du cul, très chère madame Vagin »,« Résiliation d’abonnement », « Le Grand Opéra » (pour les textes les plus longs) et, enfin, « Courts et dégueulasses ». Cela va du « Dommage que je ne me sois pas abonné à votre journal car je me serais désabonné » à« C’est super que tu aies le temps d’écrire un article entre deux crimes d’honneur » , en passant par « Tu sais ce qui était mieux sous Hitler que sous Merkel ? Sous Hitler, tu n’aurais jamais été journaliste ».

Une expression revient fréquemment, tant dans le courrier que sur scène :« Je n’ai rien contre les étrangers mais… » Selon Mely Kiyak, la plupart des textes sont écrits par des personnes éduquées, issues de la classe moyenne, « pas racistes, mais… » Tout en saluant la démarche, certains journalistes allemands ont fait remarquer qu’eux aussi se faisaient insulter et que certaines lettres qu’ils recevaient auraient également pu être lues en public. L’équipe de Hate Poetry a refusé. « C’est vrai que la plupart des journalistes reçoivent des lettres d’insultes. Mais nous, nous ne les recevons pas en raison de ce que nous écrivons mais en raison de ce que nous sommes », justifie Deniz Yücel (Taz).

D’ailleurs, depuis l’émergence, à Dresde (Saxe), du mouvement anti-islam Pegida, les Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident, les rares critiques à l’égard de Hate Poetry se sont tues. L’équipe a, bien sûr, tenu à jouer à Dresde en décembre 2014. Bien que montée dans la précipitation, la soirée a rassemblé près de 400 personnes. Mais les Allemands n’ont évidemment pas le monopole du racisme. Si besoin est, les lettres que reçoit le correspondant du Spiegel en Turquie, Hasnain Kazim, dont le père est d’origine pakistanaise, en témoignent. Pour avoir critiqué le régime Erdogan, il a reçu des menaces de mort et des courriels d’une vulgarité inouïe.

Nul ne sait combien de temps durera Hate Poetry, qui attire à chaque représentation plusieurs centaines de spectateurs. « Autant que nécessaire », affirme Yassin Musharbash (Die Zeit). La source ne risque malheureusement pas de se tarir de sitôt. Selon lui, « il suffit d’écrire contre Thilo Sarrazin [auteur en 2010 de L’Allemagne court à sa perte]pour recevoir 700 mails en une heure ».

 

MediaPorte : « FN : affreux, sales et méchants »

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Alors que les élections départementales se déroulent ce week-end, Didier Porte se penche sur le Front national.

mediapart.fr

Hélie Denoix de Saint Marc méritait mieux que Robert Ménard et Manuel Valls

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Il avait été résistant, soldat, partisan de l’Algérie française. Un homme droit et respectable. Pourquoi avoir jeté son nom dans le caniveau où coulent les polémiques les plus bêtes ?

 

saint marc

Béziers, la rue du 19 mars 1962 (date des accords d’Evian qui signèrent la fin de la guerre d’Algérie) s’appelle désormais rue du Cmdt Hélie Denoix de Saint Marc. Devant une foule heureuse, et quelques centaines de contre-manifestants, le maire de la ville à qui on doit cette initiative a plastronné. « L’Algérie, c’était notre paradis ! » Sans doute, mais pas pour tout le monde…

Ainsi la guerre d’Algérie et ses fantômes reviennent une nouvelle fois hanter le débat français. Cette guerre, il y a deux façons de la raconter. L’une, en vigueur de l’autre côté de la Méditerranée et hélas aussi en France, toujours marquée par une culpabilisation post-coloniale, consiste à proclamer que les hommes du FLN étaient des chevaliers sans peur, sans reproches, sans tâches et que l’armée française (sans oublier les « colons ») était un ramassis de brutes tortionnaires. L’autre, notoirement plus minoritaire et assez bien représentée par le discours du premier édile de Béziers, soutient que les rebelles du FLN étaient des monstres assoiffés de sang qui empêchaient les musulmans d’aimer la France, ce qui était, paraît-il, leur plus profond désir.

 

Il y aurait une autre façon de faire le récit de la guerre d’Algérie. Ne pas cacher le fait que la torture fut érigée en système par l’armée française. Ne pas dissimuler que les insurgés du FLN rivalisèrent d’atrocités (les femmes éventrées d’Orléanville) et de massacres. Dire que Ben M’hidi, un des chefs de l’insurrection, fut ignominieusement pendu par les parachutistes du général Aussaresses. Qu’un merveilleux écrivain arabe du nom de Mouloud Feraoun fut assassiné par des tueurs de l’OAS. Que cette guerre fut une abomination. Qu’elle vit l’éclosion de brutes et aussi d’hommes d’honneur.

 

Le général Pâris de Bollardière qui démissionna de l’armée, écœuré par la torture, en fut un. Hélie Denoix de Saint Marc, d’un engagement différent, en fut un autre. Un des plus jeunes résistants de France. Déporté à Buchenwald d’où il fut libéré agonisant. Il s’engagea dans l’armée, partit pour l’Indochine. Et là, il dut sur ordre de ses supérieurs abandonner à leur sort (donc à la mort) les villageois qui l’avaient rallié.

Un véritable crève-cœur. Et c‘est parce qu’il ne voulait pas que la même tragédie se répète avec les harkis qu’il rejoignit le putsch des généraux en Algérie. Pour cela, Hélie Denoix de Saint Marc passa cinq ans en prison. Il fut réhabilité en 1978. Puis, longtemps après, Nicolas Sarkozy le fit grand croix de la Légion d’Honneur, ce qui n’était que justice.

Il a raconté sa vie, ses choix et ses épreuves dans un livre émouvant, Toute une vie. Une phrase, une seule de ce livre suffit à dire qui était Hélie Denoix de Saint Marc. « Un ami m’a dit un jour : « Tu as fait de mauvais choix puisque tu as échoué. » Je connais des réussites qui me font vomir. » Pas un homme d’extrême droite. Un homme d’une extrême droiture.

On ne peut en dire autant du maire de Béziers qui, avec la mémoire d’Hélie Denoix de Saint Marc, fait de la politique spectacle. Pourvu qu’on parle de sa ville et donc de lui-même… Sa célèbre affiche avec un énorme flingue et ces mots « la police municipale a un nouvel ami » témoigne en faveur de ses incontestables talents publicitaires.

Quant à Manuel Valls, qui a vu dans les événements de Béziers l’apparition d’une France « rance », il fait, lui, de la politique hystérisée par sa crainte de voir arriver le FN en tête des élections départementales. Le premier ministre sait-il seulement de quel arsenal langagier est tiré le mot qu’il a employé ? « Rance », « moisi » sont des marqueurs de la vieille et traditionnelle extrême droite française. Ils servirent à insulter Léon Blum d’abord, Robert Badinter ensuite. Qu’Hélie Denoix de Saint Marc repose en paix. Loin, le plus loin possible de tout ça. 

 

Benoît Rayski – atlantico.fr