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La cigale grecque et son poète, Odysseas Elytis

Pourquoi faut-il impérieusement relire Odysseas Elytis (1911-1996), ce poète de la modernité grecque auquel s’attache une légende solaire en des temps si peu radieux ? Précisément, répond Angélique Ionatos qui vient de le traduire, parce que quand tout s’écroule, en Grèce peut-être plus qu’en tout autre endroit du monde, « reste la lumière ».

n’était qu’une cigale de la poésie grecque moderne, ce serait lui : Odysseas Elytis. De la cigale on sait que dans la mythologie grecque, elle ornait les représentations d’Apollon, dieu de la musique et de la poésie, et aussi de la déesse Athéna. À ce mythe que raconte le Phèdre de Platon, il faut ici allier les métamorphoses naturelles de la cigale, si stupéfiantes au terme d’une longue maturation souterraine. Car on peut lire Elytis comme la métamorphose – par la « gent cigale » – d’une langue (le grec) qui, comme il l’a soutenu lors de la réception de son prix Nobel de littérature en 1979, « est parlée depuis 2 500 ans sans interruption et avec des différences minimes ».

Dans ses Autoportraits le poète a en effet expliqué combien sa mue a été peu aisée contrairement à ce que son aura de « buveur de soleil » – selon le mot qu’a« amoureusement » retenu de lui Jacques Lacarrière – pourrait laisser penser. Il y a fallu une réappropriation tout intérieure d’un espace culturel qui menaçait de se dérober à jamais, sous les secousses de l’histoire : la mer Égée d’où, a-t-il confié, « Sappho à Lesbos aussi bien qu’Archiloque à Paros sont les premiers de tout le monde occidental à avoir détaché la poésie du poème épique et du mythe religieux et à avoir tenté d’exprimer par cette voie leurs sentiments et leur monde intérieur ».

Le passage tout intérieur, au plan « mental », d’un sens spatial à un sens temporel, qui est au secret de l’imagination créatrice par l’écriture, a fécondé chez le poète une vision du monde unique : une « métaphysique de la lumière », a-t-il écrit. C’est précisément cette ampleur et cette justesse d’évocation réunies dans le geste d’Elytis qu’a voulu restituer la musicienne et chanteuse Angélique Ionatos en « s’enfermant avec le poète »pour livrer, au terme d’un long compagnonnage, un choix de poèmes courant sur un demi-siècle de création, traduits et librement agencés par ses soins.

Ainsi, à la lecture de cette anthologie « vagabonde » intitulée Le Soleil sait, deux gestes distincts, mais complémentaires, se superposent. Le premier, notamment en puisant dans les recueils des années 1940 (Orientations, Soleil premier…), a visé à dissocier radicalement la « grécité » d’Elytis d’une Grèce exotique, de catalogue. L’auteur desAutoportraits est sur ce point on ne peut plus explicite : « C’est […] exclusivement dans la culture populaire que s’est maintenue et qu’a duré la grécité, en tant que manière de voir et de faire les choses », louant « la cour d’une maison avec ses escaliers de pierre, ses murs blanchis à la chaux et ses géraniums dans un seau en fer blanc, ou encore le jardin d’un monastère avec son puits, ses cellules et ses arcades […]. » Ce que le poète d’Orientations, dans « Anniversaire » (1940) traduit par Angélique Ionatos, signifie déjà dans son appréhension même d’une réalité seconde qui s’écrirait sur le sable :

J’ai mené ma vie jusqu’ici

Entaille amère qui s’effacera sur le sable
– Qui a vu deux yeux effleurer son silence
Et a fait s’épouser leur éclat pour embrasser mille mondes

Car « où peut donc aller un homme / qui n’est rien d’autre qu’un homme », avait prévenu le poète. Et ce monde, dont les événements s’écartent du monde des choses et des éléments, ne cède pas aussi aisément à ses perceptions, comme l’indiquent les derniers vers de ce même poème :

Les filets du doute ramènent
Une effigie de sel
Ciselée avec peine
Blanche et indifférente
Qui tourne vers la haute mer ses yeux vides
Portant l’infini.

« J’ai habité un pays surgissant de l’autre, le vrai »

Le second geste qui transparaît à la lecture du Soleil sait a donc consisté à rapprocher encore le poète de l’histoire, dont il a pu, sa vie durant, mesurer les failles et soubresauts tant du point de vue artistique que politique. Aussi faut-il rappeler sa naissance en Crète en 1911 alors que l’île allait être rattachée à la Grèce moderne lors des guerres balkaniques de 1912-1913 contre l’Empire ottoman – tout comme les îles orientales de l’hellénisme, dont Lesbos, la Mytilène de Sappho et des parents d’Elytis. Au jeune homme épris d’avant-garde et de surréalisme, la guerre n’est pas épargnée lors de l’attaque des armées de Mussolini, qu’il combat durement sur le front d’Albanie. Les poèmes extraits du Chant héroïque et funèbre pour le sous-lieutenant perdu en Albanie(1945) et de son chef-d’œuvre Axion Esti (1959), par lequel il rompt une période de silence, en retiennent un message durable (ici les derniers vers d’un poème extrait par A. Ionatos d’Axion Esti) :

       Ils sont arrivés
déguisés en « amis »
d’innombrables fois mes ennemis
en offrant leurs sempiternels cadeaux.
Et leurs cadeaux n’étaient autres
que du fer et du feu.
À ces mains tendues qui espéraient
rien que des armes du fer et du feu.
Rien que des armes du fer et du feu.

Si le soleil d’Elytis brille avec tant d’éclat, c’est aussi parce qu’il déchire le voile de cet autre soleil – noir – de l’histoire que furent les îles concentrationnaires des Cyclades où croupirent bien d’autres poètes (Ritsos, Alexandrou…) lors de la guerre civile grecque (1945 à 1949 – mais la rétention dans des camps de résistants, communistes ou assimilés comme tels, se poursuivit bien au-delà).

De ce pays mythique qu’est la Grèce où « un dieu novice »a créé « tout ensemble douleurs et délices » (Axion Esti), Elytis n’a eu de cesse de clamer l’avènement futur contre la violence des événements. Dans sa postface au Soleil sait, Ioulita Iliopoulou a traduit fort justement ce mouvement de conscience qui traverse sa poésie « de l’être au devenir ». Voilà pourquoi il importe aujourd’hui plus que jamais d’entendre le pays de ce poète, que lui-même a tâché de retenir tel qu’il lui est apparu en l’épelant fiévreusement d’île en île, ne le fuyant jamais tout à fait (quelques années dans l’après-guerre puis sous la dictature des Colonels). Passant d’exil en consécration, il lui doit ses plus belles figurations (Maria Néféli, 1978), ses plus beaux poèmes, comme ici avec ce vers du Monogramme (1971) : « Je porte le deuil du linge que j’ai touché et par lequel le monde m’est venu. »

L’anthologie « vagabonde » d’Angélique Ionatos s’ouvre précisément par un poème en prose du Petit Navigateur (1985) : « J’ai habité un pays surgissant de l’autre, le vrai, comme le rêve surgit des événements de notre vie. Je l’ai aussi appelé Grèce et j’en ai tracé la forme sur le papier pour le regarder. Il semblait si petit, si insaisissable. » Poème où résonnent infiniment ces mots jusqu’à nous : « […] Mais il embaumait tant que j’ai pris peur. Alors je me suis mis petit à petit à enchâsser des mots comme des pierres précieuses pour couvrir le pays que j’aimais. De peur que quelqu’un ne voie sa beauté ou qu’il soupçonne que, peut-être, il n’existe pas. » On ne pouvait rêver redécouverte d’un poète plus opportune.

PATRICE BERAY – mediapart.fr

Impôt sur le revenu : un prélèvement à la source « avant 2017 », selon Le Roux

Le président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, Bruno Le Roux, a assuré dimanche 24 mai au « Grand Rendez-Vous » i-Télé, Europe 1 et Le Monde que le prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu sera mis en place « avant la fin du quinquennat » de François Hollande.

« Il y a une période de trois ou quatre ans sur laquelle il faut étaler cette réforme de prélèvement à la source. Mais, oui, avant la fin du quinquennat, elle aura été commencée. »

« Il y a dans notre parti, dans notre motion, l’envie d’aller beaucoup plus loin en matière de justice fiscale, même si nous avons fait beaucoup depuis le début du quinquennat. Il faut aller encore plus loin sur la progressivité de l’impôt. »

 

La perspective de la fusion entre l’impôt sur le revenu et la CSG, promise par François Hollande en 2012 mais mise de côté depuis, est « quelque chose sur lequel nous devons travailler », a aussi dit M. Le Roux. « Simplement, il faut l’étaler » pour pouvoir « l’expliquer ».

« Bien entendu, le prélèvement à la source doit être le préalable de la grande réforme fiscale qui doit avoir lieu au début d’un quinquennat, pas à la fin d’un quinquennat. »

Menée par Jean-Christophe Cambadélis, le premier secrétaire du PS, la motion majoritaire du parti dans le cadre de son congrès de Poitiers, du 5 au 7 juin, défend la remise en route du « chantier de l’impôt citoyen » dès « le projet de budget pour 2016 », avec « un prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu et une réduction de la CSG sur les premières tranches de revenus ».

 
 

lemonde.fr

Culture : les notes secrètes de Filippetti à Hollande

Alors que Manuel Valls parade à Cannes en défense de la culture et de son budget, les courriers de l’ancienne ministre de la culture envoyés à l’Élysée et à Matignon entre 2012 et 2014, obtenus par Mediapart, révèlent l’abandon, dès les lendemains de la victoire de 2012, d’un secteur pourtant emblématique de la gauche au pouvoir.

C’est la petite musique qui monte. Manuel Valls serait le sauveur de la culture. Fait rare, il s’est même permis il y a quelques jours de critiquer publiquement une décision prise par son prédécesseur Jean-Marc Ayrault et par le président de la République François Hollande. Celui de la baisse du budget de la culture en 2013 et 2014.« Cela a été une erreur au cours des deux premières années du quinquennat de François Hollande de baisser le budget de la culture au-delà des nécessités liées à la lutte contre l’endettement ou les déficits publics », a-t-il déclaré à l’occasion d’un déplacement à Cannes. Avant d’insister : « Il ne faut jamais donner de mauvais signe quand on parle de culture. » De fait, le budget de la culture et de la communication a été stabilisé en 2015 après deux ans de baisse (- 4 % en 2013 et – 2 % en 2014) sans tout de même être augmenté.

Mais ce que Manuel Valls ne dit pas, c’est que ce budget a fait l’objet de débats vifs au sein du gouvernement de Jean-Marc Ayrault, dont il était le ministre de l’intérieur. À l’époque, Aurélie Filippetti, ministre de la culture de 2012 à 2014, a tenté d’infléchir la ligne de l’exécutif. Elle a écrit de nombreuses notes à son premier ministre et à François Hollande. Mediapart s’en est procuré une dizaine, toutes écrites par la ministre de l’époque, aujourd’hui accusée par certains de ses camarades d’avoir laissé s’installer l’austérité rue de Valois. Une attaque non dénuée d’arrière-pensées politiciennes, en plein congrès socialiste. Aurélie Filippetti, qui a démissionné du gouvernement avec Benoît Hamon et Arnaud Montebourg fin août 2014, a en effet rejoint la motion de l’aile gauche et des « frondeurs » (la motion B), et les votes pour les motions ont justement lieu ce jeudi soir.

Les lettres d’Aurélie Filippetti révèlent l’abandon, dès les lendemains de la victoire de 2012, d’un secteur pourtant emblématique de la gauche au pouvoir. Dès juillet 2012, soit deux mois seulement après l’installation du gouvernement, elle écrit à Jean-Marc Ayrault : « Les arbitrages rendus m’inquiètent beaucoup. […] Je crains que nous ayons à gérer des mouvements forts. Je crains que tout projet ambitieux soit rendu impossible. »Le 1er août, elle insiste auprès du premier ministre : « D’ores et déjà, les professionnels et les représentants des secteurs concernés commencent à s’alarmer du non respect de la promesse de sanctuarisation du budget de la culture qui avait été faite à plusieurs reprises pendant la campagne. »

Le candidat Hollande s’était engagé à maintenir les crédits culturels – par exemple, en présence de Jean-Marc Ayrault, lors d’un meeting à Nantes où il explique que la culture est « au cœur d’un projet politique, ce n’est pas seulement un élément d’un programme ; c’est ce qui doit animer la démarche d’un candidat sûrement et d’un président, nécessairement ».

Aurélie Filippetti, qui croit alors pouvoir se targuer du soutien de François Hollande, écrit également au président de la République. Le 1er août 2012, elle ne s’embarrasse pas de circonlocutions et écrit (voir ci-dessous) : « Nous prenons des risques évidents pour une économie dérisoire à l’échelle de l’État, le budget de la culture ne représentant que 0,7 % de celui de l’État en 2012 ! » Puis : « Je constate cependant avec amertume à quel point la gauche a renoncé à voir dans l’art et la culture un vecteur de lien social. Le mépris gestionnaire pour ce secteur, que nous avons dénoncé pourtant chez M. Sarkozy, mais qui seul peut expliquer que l’on s’acharne à regarder ligne à ligne un budget si étroit déjà, nous amène à renoncer à un levier économique, citoyen et politique que je continue de croire essentiel. »

Dix jours plus tard, la ministre insiste auprès de Jean-Marc Ayrault : « C’est la première fois depuis le début de Ve République que ce département enregistre une baisse de son budget, y compris pendant le précédent quinquennat. C’est la première fois que la gauche au pouvoir fait peser plus durement sur la culture que sur les autres départements ministériels ses objectifs de saine gestion. » Pour rappel, Aurélie Filippetti ne demande pas à l’époque d’augmentation de son budget : elle a elle-même préparé un budget plus que serré pour répondre à l’exigence de réduction du déficit public à laquelle elle souscrit (elle était porte-parole de François Hollande durant la campagne présidentielle).

Mais ses mots trahissent une vraie inquiétude sur le reniement qui se prépare quelques semaines seulement après l’élection victorieuse de François Hollande : « La parole donnée, pendant la campagne présidentielle mais également après les élections (vous avez vous-même annoncé que le budget de la culture ne serait pas amputé), n’est donc pas respectée, ce qui me paraît soulever un problème politique majeur. Non seulement, le budget de la culture n’est pas sanctuarisé, mais il est globalement moins bien traité que d’autres budgets, pour lesquels aucune promesse n’avait été faite. »

« Personne ne comprend notre stratégie »

Début janvier 2013, Aurélie Filippetti a fait le deuil du premier budget. Pour celui de 2014, elle espère encore un « dégel total des crédits du ministère », comme elle l’écrit à François Hollande. Elle s’inquiète notamment de la fragilisation de l’industrie du cinéma ponctionnée à travers un prélèvement exceptionnel sur le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée) et revient sur les impasses dans lesquelles le gouvernement s’engage concernant l’audiovisuel public. Une phrase de sa note envoyée le 1er août 2012 à Jean-Marc Ayrault résonne particulièrement en ce printemps 2015 marqué par une grève historique de Radio France et la désignation sur un projet trouble de la nouvelle présidente de France Télévisions. Revenant sur les scenarii analysant l’impact d’une baisse de 3 % sur l’ensemble des entreprises, elle écrit : « Ils se traduisent inévitablement par une réduction de l’offre (fermeture de chaînes), une baisse importante des effectifs (1500 pour FTV mais l’impact est du même ordre pour Radio France), une réduction des budgets de production. »

La lettre à François Hollande le 3 janvier 2013

Le 24 janvier 2014, la ministre de la culture écrit une nouvelle fois au président de la République. « Personne ne comprend notre stratégie. Aujourd’hui, les alertes sont partout fortes. […] L’équation est donc toujours la même : pour des économies qui pèsent peu, on provoque un mouvement d’humeur visible et dangereux et on perturbe un système productif efficace. Elle est catastrophique politiquement ; elle pèse aussi sur l’image du Président de la République », lance Aurélie Filippetti. Au pied de sa lettre, la ministre a ajouté à la main : « Mon inquiétude est extrême. La situation budgétaire du ministère ne permet plus de mener à bien ses missions. La culture ne peut plus être mise à contribution. J’ai besoin de ton soutien. »

La lettre écrite à François Hollande le 24 janvier 2014

En annexe, la note de Filippetti fait un tableau apocalyptique de la situation de la culture en France. Elle parle de « tensions très fortes qui ne pourront que s’amplifier compte tenu des priorités et des impasses identifiées pour l’avenir ». Et de « marges de manœuvre épuisées : la poursuite de l’effort réalisé ces deux dernières années aura des conséquences lourdes et irréversibles dont nous devrons pleinement assumer les effets politiques ».

Deux mois plus tard, Jean-Marc Ayrault est débarqué, balayé par les élections municipales dévastatrices pour la gauche au pouvoir. Manuel Valls le remplace, après avoir été soutenu en sous-main par plusieurs ministres importants du gouvernement, notamment Arnaud Montebourg et Benoît Hamon (lire notre article de l’époque), mais aussi… Aurélie Filippetti. Comme ses deux camarades, elle espère que Manuel Valls donnera davantage de gages à gauche, au moins pour des raisons tactiques.

De fait, le budget pour la culture de 2015 est enfin stabilisé. Filippetti s’en félicite dans un courrier daté du 3 juillet 2014 adressé à Manuel Valls : « L’idée que la Culture est mieux considérée et reconnue depuis le remaniement, idée qui ne demande qu’à prospérer compte tenu de votre engagement personnel, ne pourra dans ce contexte le faire que si elle est associée à un signal budgétaire clair. »

La lettre écrite à Manuel Valls le 3 juillet 2014

Quelques semaines plus tard, Filippetti quitte pourtant le gouvernement et retrouve sa liberté de parole. À ses yeux, le compte n’y est pas. Le pari Valls est un échec. Elle l’écrit clairement dans sa lettre de démission (à retrouver ici). Dans un entretien à Mediapart, elle explique alors : « J’ai été la ministre qui a dû assumer – et c’est le rôle d’un ministre d’assumer un choix collectif même quand il l’a combattu – la baisse du budget de la culture de 6 % sur deux ans, dont 4 % dès la première année. C’était une décision très lourde et c’était inutile. […] La culture aurait dû être préservée, parce qu’elle est un symbole et une force pour la France. C’était déjà un symptôme de la politique d’austérité qui a jeté la France, mais aussi l’Europe, dans une situation de blocage économique. »Pour l’ancienne ministre, devenue députée, l’austérité culturelle continue. Elle l’a reditdimanche sur France Info, en réponse au premier ministre : « Même si Manuel Valls reconnaît cette erreur aujourd’hui, je constate que l’austérité a continué pour les collectivités locales avec un impact direct sur la culture puisqu’il y a plus de 150 festivals qui vont être annulés parce que les collectivités ne peuvent plus les financer. »

LÉNAÏG BREDOUX ET JOSEPH CONFAVREUX – mediapart.fr

Affaire Kerviel: des parlementaires veulent «tout reprendre à zéro»

Ils sont députés ou sénateurs, membres du PS, du PCF, de l’UDI ou de l’UMP. Tous demandent que le scandale Société générale/Kerviel soit revisité de fond en comble, après les récentes révélations de Mediapart. Par une révision du procès; par une commission d’enquête parlementaire; par de nouvelles enquêtes judiciaires. Entretiens avec Charles de Courson (UDI), Yann Galut (PS), Georges Fenech (UMP) et Éric Bocquet (PCF).

Quatre parlementaires, députés ou sénateurs et membres des principaux partis (PS, UMP, UDI, Front de gauche). Interrogés par Mediapart au lendemain de nos révélations sur le témoignage de la commandante de police qui a dirigé l’enquête, tous demandent que le dossier Société générale/Kerviel soit rouvert. Entretiens.

  • Yann Galut (PS): «Il faut tout reprendre à zéro»

Le député socialiste du Cher Yann Galut, rapporteur de la loi de lutte contre la fraude fiscale à l’Assemblée nationale, a été le premier à demander une commission d’enquête après les révélations de Mediapart sur l’affaire Kerviel. Il s’en explique.

Suite aux révélations de Mediapart, vous avez parlé de « dysfonctionnements particulièrement graves dans le système judiciaire de notre pays ». Pourquoi ?

Ce témoignage n’est pas celui d’une subalterne : la cheffe enquêtrice de la brigade financière Nathalie Le Roy a dirigé l’enquête, c’est elle qui connaît le mieux le dossier Kerviel. Elle a passé des années avec ce dossier. Sa déposition devant un juge fait l’effet d’une bombe. Convoquée par un juge d’instruction après la plainte de Jérôme Kerviel en escroquerie au jugement, elle a le courage d’avouer qu’elle s’est trompée, qu’elle n’a pas eu les moyens de son enquête et qu’elle a sûrement été manipulée.

Elle sait très bien qu’elle va être attaquée, qu’on va peut-être lui reprocher d’avoir mal mené son enquête. Elle se met en danger pour faire éclater la vérité. Le rôle du Parquet dans cette affaire est posé. En tant que son supérieur hiérarchique, c’est le Parquet qui a orienté son enquête, lui a dit comment la mener, a indiqué les réquisitions complémentaires et les auditions à faire. Nathalie Le Roy dit au juge qu’elle était d’abord convaincue de la culpabilité de Kerviel, puis qu’elle a acquis la conviction que sa hiérarchie savait, et qu’alors à ce moment-là on ne lui a pas donné les moyens de le démontrer. Le Parquet s’est-il dit dès le départ que la Société générale ne pouvait pas avoir sa part de responsabilité ? La question de la sincérité du procès est posée. Si le juge Le Loire fait corroborer ses éléments par d’autres témoignages, alors Jérôme Kerviel ne pourra pas être tenu comme le seul responsable. Dans ce cas, le procès Kerviel tombe et il faut tout reprendre à zéro.

Le juge Le Loire doit donc auditionner de nouveaux témoins ?

Ce n’est pas à moi en tant que parlementaire de dire au juge ce qu’il doit faire. Mais comment imaginer que le salarié évoqué par Mediapart qui a alerté plusieurs mois à l’avance ses supérieurs sur les agissements de Jérôme Kerviel en envoyant un mail avec une tête de mort ne soit pas entendu ? Que les cadres supérieurs qui ont apparemment été séquestrés dans le bureau du directeur financier jusqu’à ce qu’ils signent un accord de confidentialité ne soient pas auditionnés ? Qu’il n’y ait pas de perquisitions, notamment pour savoir ce que disent ses fameuses clauses de confidentialité ? Qu’on n’interroge pas le fameux directeur financier, tous les cadres de la Société générale ? La vérité doit éclater. Car si ce que dit Kerviel est exact, si ce que dit la cheffe enquêtrice est exact, on est face à un scandale d’État.

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Yann Galut © DR

Vous réclamez une commission d’enquête parlementaire. On va vous répondre que ce n’est pas possible sur une affaire judiciaire en cours – c’est toujours ainsi au Parlement, même si le règlement de l’Assemblée ne le stipule pas. Sur quoi porterait-elle donc ?

Il ne s’agit pas de rentrer dans le détail de l’affaire. Mais il faut vérifier quelle a été l’influence de la Société générale sur le pouvoir politique. J’ai l’impression que les ministres des finances se sont laissé influencer par la Société générale qui s’est posée en seule victime. Cette thèse a été prise pour argent comptant, et tout ce qui pouvait la démentir a été balayé.

Il faut absolument qu’on puisse déterminer s’il n’y a pas eu des pressions, s’il n’y a pas eu des contre-vérités avancées. Et notamment en vertu de quelles garanties le ministère de l’économie et des finances a octroyé 2,2 milliards d’euros de ristourne fiscale à la société générale pour combler ses pertes. D’ailleurs, le chiffre lui-même de 5 milliards de pertes avancé par la Société générale n’a été validé par personne d’autre que la banque. Le parlementaire que je suis, le membre de la commission des finances qui se bat tous les jours pour récupérer 20 millions par-ci, 50 millions d’euros par là a le droit de savoir pourquoi on a fait un gros cadeau fiscal de 2,2 milliards d’euros à la Société générale.

S’il est avéré que la Société générale a sa part de responsabilité, comme je le subodore, alors elle devra rembourser cette somme. Je vais envoyer une lettre en ce sens dans les prochaines heures au ministre du budget (Michel Sapin), au secrétaire d’État au budget (Christian Eckert), à la rapporteure générale du budget à la commission des finances (la députée PS Valérie Rabault) et au président de la commission des finances (l’UMP Gilles Carrez).

Selon vous, que dit cette affaire des relations entre le pouvoir et les banques ?

Elle pose la question de la puissance des banques et de leur contrôle. Dans cette affaire, a-t-on voulu retenir la thèse d’un seul et unique responsable pour ne pas déstabiliser une banque française au moment de la crise des subprimes ? De façon générale, quelles sont les véritables relations des banques avec le pouvoir politique ? Pourquoi ne remet-on jamais en cause ce qu’elles disent ? On l’a vu sur la loi bancaire [finalement de portée très réduite – ndlr], sur la lutte contre les implantations des banques françaises dans les paradis fiscaux, sur la taxe contre les transactions financières que Bercy voulait minime pour « ne pas déstabiliser les banques françaises ».

Vous demandez également la révision du procès Kerviel

Oui, la question doit être posée. Jérôme Kerviel a été condamné pour ses agissements personnels, qu’il a reconnus. Mais il a toujours précisé que sa hiérarchie savait, et même que la Société générale couvrait ses agissements. Il a d’ailleurs fait gagner beaucoup d’argent à la banque dans les mois précédents avant que cela se retourne contre lui. S’il n’est pas, comme il le dit, le seul coupable, alors les indemnités civiles doivent être partagées, et la responsabilité pénale de Kerviel n’est pas la même s’il a été couvert par sa hiérarchie. Si l’enquête prospère, et je pense que le juge Le Loire va aller jusqu’au bout au vu de ce témoignage, il faudra bien que le procès Kerviel soit révisé.

Vous estimez que Nathalie Le Roy est une lanceuse d’alerte. Est-elle menacée ?

Dans les heures qui viennent, cette commandante de police va devenir une cible pour toute une série de gens. Je demande officiellement la protection de sa réputation et de son intégrité. Elle doit bénéficier du statut du lanceur d’alerte pour qu’il n’y ait pas de sanction de sa hiérarchie, pas de pression sur elle. Si elle se considère en danger professionnel ou personnel, si elle subit des pressions, elle doit être protégée par les programmes de protection des lanceurs d’alerte mis en place par le ministère de l’intérieur. Elle doit pouvoir si nécessaire bénéficier de la protection fonctionnelle des fonctionnaires, d’une protection physique. Il faudrait à terme un véritable statut du lanceur d’alerte, que nous n’avons toujours pas dans notre droit.

 

  • Georges Fenech (UMP) : « La justice a été trompée »

Ancien juge d’instruction et actuel responsable des questions de justice à l’UMP, le député du Rhône Georges Fenech avait signé en décembre 2014 une tribune sur l’affaire Kerviel, dans laquelle il faisait part de son « malaise » face à la désignation d’un« coupable idéal ». « Le syndrome de l’erreur judiciaire ou, a minima, celui d’un procès inéquitable envahit les esprits », avait-il écrit dans le JDD. Après les révélations de Mediapart, l’élu UMP « appelle de [ses] vœux une révision de ce procès ». « Je vois mal comment la puissance publique, l’autorité judiciaire, le parquet, pourraient balayer d’un revers de main cet événement », dit-il.

Georges Fenech.
Georges Fenech. © Reuters

Quel regard portez-vous sur l’affaire Kerviel à la lumière des nouveaux éléments ?

Georges Fenech. J’ai depuis le début de cette affaire le sentiment que la justice n’est pas allée jusqu’au bout. J’avais rencontré Me Koubi, l’avocat de Jérôme Kerviel, sur le sujet. Je m’étais immédiatement rendu compte que certains éléments du dossier n’avaient pas été explorés : scellés, boîtes mails… Certains témoins n’avaient pas pu s’exprimer librement. Cette enquête apparaît aujourd’hui comme ayant été tronquée. On a le sentiment que la justice a été trompée. Cela ne veut pas dire que l’on dédouane complètement Kerviel de ses responsabilités, mais qu’il semble clair que le jugement qui a été rendu ne concerne qu’une petite partie de l’affaire. À ce titre, je considère qu’il n’est pas satisfaisant.

Le procès doit-il être révisé ?

Le témoignage que la commandante de police chargée de piloter cette affaire à la brigade financière a livré au juge Roger Le Loire est sans précédent dans l’histoire judiciaire. Sa déclaration mérite à elle seule une révision du procès et j’appelle de mes vœux cette révision. D’ailleurs, je vois mal comment la puissance publique, l’autorité judiciaire, le parquet, pourraient balayer d’un revers de main cet événement. La balle est désormais dans les mains de la chancellerie.

Que pensez-vous du rôle de la Société générale dans cette affaire ?

On ne peut pas reprocher à l’une des parties d’avoir voulu se défendre. Pour autant, les moyens engagés par cette banque [100 millions d’euros pour les seuls frais de communication – ndlr] n’ont rien à voir avec ceux de Jérôme Kerviel. Cela participe forcément au malaise. La question que soulève cette affaire est surtout celle de l’inefficacité et de l’impuissance de la justice et des enquêteurs pour démasquer le vrai du faux face à la puissance financière des grandes banques. Il faudrait donner beaucoup plus de moyens à la justice, et notamment à la justice financière, pour qu’elle puisse réaliser de vraies enquêtes. Pour le moment, ces moyens sont dérisoires.

Le député PS Yann Galut demande la création d’une enquête parlementaire. Soutenez-vous cette initiative ?

C’est compliqué de réaliser une commission d’enquête parlementaire car on ne peut pas le faire sur une procédure en cours. Or le volet civil de l’affaire a été cassé par la Cour de cassation et doit être de nouveau jugé. On pourrait en revanche imaginer une commission d’enquête parlementaire sur le fonctionnement général des marchés boursiers, etc. Pourquoi pas ?

  • Eric Bocquet (PCF): «L’occasion de rechercher la vérité»

Pour Jean-Luc Mélenchon, l’un des plus forts soutiens de Jérôme Kerviel, aucun doute. L’affaire Kerviel « est le symbole de la collusion entre l’oligarchie politique et l’oligarchie financière »a déclaré le leader du Parti de gauche à propos des dernières révélations de Mediapart, en appelant à l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire.

Autre membre du Front de gauche, le sénateur communiste Éric Bocquet s’intéresse lui aussi de près au dossier. Il a été le rapporteur de deux commissions parlementaires sur l’évasion fiscale et le rôle des banques dans ce processus, en 2011 et en 2013. Il appelle l’État à « se pencher à nouveau sur la ristourne fiscale accordée à la Société générale ».

Pensez-vous que la justice devrait ouvrir à nouveau le volet pénal de l’affaire ?

La situation nécessite en effet un nouveau procès dans cette affaire, de toute évidence. Les dés étaient pipés dès le départ. Mais il est trop facile de faire porter le chapeau à Jérôme Kerviel, qui n’a jamais contesté ses activités de trading, et les fautes qu’il a commises. Et il n’est pas du tout sérieux de penser que la banque ne savait rien de ses agissements.

Et que penser de la ristourne fiscale accordée à la banque ?

Cette question concerne directement l’État. Il faut se pencher à nouveau sur la ristourne fiscale de 1,7 milliard d’euros accordée par Bercy à la Société générale en mars 2008. Cette somme correspond au tiers des pertes déclarées par la banque. On s’est peut-être un peu précipité pour l’accorder…
Il faut profiter de cette occasion pour rechercher la vérité, encore une fois. Et c’est d’ailleurs le discours que tenait François Hollande avant qu’il soit président. [En octobre 2010, il avait en effet déclaré sur Canal + : « Parmi toutes les choses choquantes dans cette affaire, et il y en a beaucoup, maintenant on apprend que la Société Générale va être remboursée pour son manque de vigilance. (…) Comment admettre que lorsqu’une banque fait une erreur ce soit le contribuable qui paie ? » – ndlr.]

Êtes-vous favorable à l’ouverture d’une enquête parlementaire sur cette question ?

Dans la mesure où le dossier est encore dans les mains de la justice [le volet civil de l’affaire a été cassé par la Cour de cassation et doit être de nouveau jugé en janvier – ndlr], je ne sais pas du tout si cela est possible. Mais cela vaudrait certainement le coup de s’y intéresser pour les parlementaires. 

  • Charles de Courson (UDI) : « Il faut rouvrir le procès »

Charles de Courson est député UDI, secrétaire de la commission des finances de l’Assemblée nationale. Lorsqu’il travaillait à Bercy dans les années 1980, il a côtoyé Daniel Bouton, dirigeant de la Société générale lorsque l’affaire Kerviel a éclaté. Il ne croit pas qu’un trader puisse agir sans l’aval de sa direction. Après les révélations de Mediapart, il appelle à rouvrir le procès.

Comment réagissez-vous aux doutes émis devant le juge d’instruction par la principale enquêtrice de police dans l’affaire Kerviel ?

Ces déclarations ne m’étonnent nullement. Je n’ai jamais cru un seul instant que Jérôme Kerviel, pas plus que ses autres collègues traders, ait pu spéculer à de tels niveaux sans l’accord de ses supérieurs. Laisser penser, comme l’ont fait les décisions de justice qui l’ont condamné, que Jérôme Kerviel agissait tout seul dans son coin, sans connaissance de sa hiérarchie, je ne l’ai jamais cru. Ce qui est grave dans le témoignage de l’enquêtrice de la brigade financière, c’est qu’elle n’est justement pas membre de la hiérarchie bancaire ! Pourquoi a-t-elle accepté de se faire orienter de cette façon par la banque ? Pourquoi les enquêteurs se sont-ils laissé faire ?

La Société générale pouvait-elle ne pas savoir ?

Je connais bien Daniel Bouton, le dirigeant de la Société générale à l’époque, pour avoir été chef de bureau avec lui à la direction du budget il y a un quart de siècle. En 2008 ou en 2009, je lui ai demandé s’il savait réellement ce qui se passait dans la salle de marché de sa banque. Il avait répondu par la négative. Cela illustre assez bien la situation des dirigeants des établissements financiers : Daniel Bouton, comme ses collègues, ne voulait pas savoir ce qui se passait sous sa responsabilité. Tant que les traders gagnaient de l’argent, il n’a pas cherché à en savoir plus. Bien entendu, rien n’a jamais été écrit explicitement, mais tant que Jérôme Kerviel gagnait, tout allait bien, on l’a laissé faire. C’est quand il a perdu que les problèmes sont arrivés.
Daniel Bouton m’a avoué qu’au plus haut de la vague de spéculation, plus d’un tiers des résultats de la Société générale provenait de la salle de marché. Certes, à l’époque toutes les banques ne fumaient pas la moquette à un tel niveau. La BNP a beaucoup moins spéculé, par exemple, mais beaucoup de banques ont fumé la moquette !

Êtes-vous favorable à une révision du procès de Jérôme Kerviel ?

Quand il y a des éléments nouveaux, dans un État de droit et avec une justice bien conçue, il faut en effet rouvrir le procès. Par ailleurs, si la justice découvre que certains ont témoigné sous ordre, ou ont été manipulés pour dire autre chose que la vérité, ils devront être condamnés pour faux témoignage.

Une commission d’enquête parlementaire permettrait-elle de faire plus de lumière sur le dossier ?

Pourquoi pas, mais je ne sais pas si une commission d’enquête obtiendra beaucoup d’information : mis à part les traders « convertis », qui ont abandonné leur activité, qui viendrait témoigner de la vérité ? Est-ce que ceux qui font ça depuis des années parleraient ? De plus, une procédure judiciaire est toujours en cours [le volet civil de l’affaire a été cassé par la Cour de cassation et doit être de nouveau jugé en janvier – ndlr], et je ne sais pas si les parlementaires auraient accès à des informations qui sont de fait réservées à la justice. Sans compter que le gouvernement demanderait immédiatement le huis clos pour ne pas affaiblir la réputation des banques françaises… Je vois déjà comment chacun jouerait sa partition.

PAR DAN ISRAEL ET MATHIEU MAGNAUDEIX ET ELLEN SALVI – mediapart.fr

Le témoignage d’une commandante de police fait exploser le dossier Kerviel

C’est une déposition sans précédent, qui transforme le dossier Kerviel en un scandale Société générale. La commandante de police chargée de piloter cette affaire à la brigade financière a raconté au juge d’instruction Roger Le Loire les dysfonctionnements rencontrés lors de ses enquêtes, menées entre 2008 et 2012. Son témoignage fait basculer le dossier et ne peut que forcer la justice à rouvrir l’enquête.

C’est une déposition sans précédent dans l’histoire judiciaire. Elle met à bas tout le dossier Kerviel et pourrait contraindre la justice à rouvrir l’enquête et à réviser ses jugements. Elle pose aussi la question du rôle du parquet qui, dans cette affaire, semble avoir oublié la notion de justice équitable, en soutenant sans réserve et sans distance la position de la Société générale.

Le 9 avril, selon nos informations, le dossier de l’affaire Kerviel a explosé dans les bureaux du juge d’instruction Roger Le Loire. Ce jour-là, le vice-président du tribunal de grande instance de Paris a auditionné un témoin hors norme dans le cadre d’une plainte contre X pour escroquerie au jugement déposée par Jérôme Kerviel : la commandante de police de la brigade financière chargée de l’affaire Kerviel. Celle qui a mené deux fois l’enquête, une première fois en 2008, une seconde en 2012.

Daniel Bouton révélant les pertes de la Société générale, le 24 janvier 2008.
Daniel Bouton révélant les pertes de la Société générale, le 24 janvier 2008. © Reuters

Faisant preuve d’un courage exceptionnel et d’une rare intégrité intellectuelle, Nathalie Le Roy, qui a depuis changé d’affectation, avoue devant le juge les doutes qu’elle nourrit sur son enquête de 2008. Cette enquête qui a amené à la condamnation de Jérôme Kerviel à trois ans de prison ferme et 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts en appel (le montant des dommages et intérêts est en cours de révision à la cour d’appel de Versailles, après l’arrêt de la Cour de cassation annulant le jugement de la partie civile). L’enquêtrice explique devant le juge avoir complètement changé d’avis sur le dossier.

Alors qu’elle était convaincue de la culpabilité de Jérôme Kerviel en 2008, Nathalie Le Roy a commencé à avoir des interrogations, puis des certitudes, quand elle a repris l’enquête en 2012. « À l’occasion des différentes auditions et des différents documents que j’ai pu avoir entre les mains, j’ai eu le sentiment puis la certitude que la hiérarchie de Jérôme Kerviel ne pouvait ignorer les positions prises par ce dernier », assure-t-elle devant le juge.

Elle détaille les faits troublants et les dysfonctionnements qu’elle a eu à connaître dans le cadre de cette enquête et qui donnent une tout autre dimension à l’affaire. Son récit est stupéfiant et bouscule tout ce qui a été dit jusqu’ici sur ce dossier. À l’issue de cette audition, le juge Le Loire a, semble-t-il, été ébranlé. Car le dossier a basculé. La justice ne peut plus fermer les yeux sur ses errements : ce n’est plus de l’affaire Kerviel dont il s’agit, mais bien d’une affaire Société générale.

Jamais jusqu’alors, cette commandante de police n’avait raconté cette enquête et exprimé ses doutes sur son déroulé. Ce n’est que parce qu’elle a eu à répondre à la convocation du juge Roger Le Loire qu’elle a accepté de briser le silence. Elle s’en explique devant le juge. « Je ne me suis jamais manifestée pour ne pas interférer dans le cours de la justice, mais j’avoue que ma convocation aujourd’hui m’apporte un soulagement. Je me suis très longtemps remise en question », confie-t-elle lors de son audition.

Face au juge Le Loire, elle revient en détail sur les différentes procédures qu’elle a eu à mener de 2008 à 2012. Elle raconte une enquête complètement prise en main par la Société générale. La banque impose sa version, choisit les interlocuteurs mais fait aussi pression sur les témoins, refuse de répondre aux réquisitions quand elles dérangent. L’enquêtrice parle aussi de l’étrange attitude du parquet. Malgré les doutes dont elle avait fait part, malgré les témoignages qu’elle avait recueillis, malgré les demandes d’expertise qu’elle avait formulées après avoir repris l’enquête en 2012, le parquet préfère enterrer le dossier et s’en tenir au récit largement développé par la banque, sans aller chercher plus loin.

Dès la révélation de l’affaire aux premières heures du 24 janvier 2008, la Société générale a imposé sa version des faits : la banque était victime d’un trader fou, travaillant en solitaire, jouant des milliards à l’insu de sa hiérarchie, de tous les contrôles. Ses positions extravagantes avaient coûté 4,9 milliards d’euros de pertes à la banque, avait alors affirmé son PDG, Daniel Bouton, alors même que toutes les opérations n’étaient pas débouclées, comme l’indique le rapport de la Commission bancaire. Depuis, la Société générale n’a jamais varié ni dans son récit ni sur le montant de ses pertes. Par deux fois, la justice a confirmé la version de la banque et a condamné Jérôme Kerviel pour abus de confiance, faux et usage de faux, introduction frauduleuse dans les systèmes informatiques.

Tous les témoins qui ont essayé à un moment ou à un autre de contester la ligne de défense de la Société générale, d’expliquer le fonctionnement des marchés et du monde bancaire, de démontrer qu’il était impossible que la banque ignore tout, de suggérer des pistes d’enquête, ont été ignorés, parfois dénigrés. Certains salariés de la Société générale, comme Philippe Houbé, qui travaillait chez Fimat, filiale de la banque chargée des opérations de compensation, ont été licenciés pour avoir osé contredire « l’histoire officielle ».

Cette fois, la Société générale et la justice vont-elles pouvoir balayer d’un revers de la main ce nouveau témoin ? Nathalie Le Roy est un personnage respecté à la brigade financière et dans le monde judiciaire. Connue pour sa rigueur et son expertise, elle s’est vu confier des dossiers très lourds et est très appréciée par les juges d’instruction. 

Quand Eva Joly a commencé à s’intéresser – très tardivement, a-t-elle regretté – à l’affaire Kerviel, elle a écouté longuement ses proches, notamment Julien Bayou, des connaisseurs du dossier, l’avocat de Jérôme Kerviel, David Koubbi, lui expliquer l’affaire. Si les arguments des uns et des autres l’ont convaincue, un détail à chaque fois la choquait : l’enquête avait été menée par Nathalie Le Roy. « J’ai eu à travailler avec elle dans de nombreuses enquêtes. Je connais son professionnalisme et sa rigueur », objectait Eva Joly. Pour l’ancienne juge d’instruction, l’enquête ne pouvait avoir été bâclée. Bâclée ? Elle ne l’a certes pas été. Mais orientée, cadrée, détournée de certains sujets qu’il ne fallait pas approcher ? Peut-être.

« J’ai eu le sentiment d’avoir été instrumentalisée »

© Reuters

Avec le recul, c’est ce doute qu’exprime Nathalie Le Roy lors de son audition, en revenant sur ses premiers moments à la banque. « J’ai eu le sentiment d’avoir été instrumentalisée par la Société générale », confie-t-elle au juge. Une instrumentalisation facilitée par le fait que l’enquêtrice débarque dans un monde financier totalement inconnu. « J’ai été saisie de l’affaire le 24 janvier 2008. Ce dossier m’a été attribué alors que je n’avais aucune connaissance boursière », déclare-t-elle.

La Société générale pourvoit à tout, et prend les inspecteurs de la brigade financière en main, les guide dans la jungle de la finance.  « J’ai tout d’abord entendu Madame Dumas [ajointe au responsable des opérations à GEDS, le département où travaille Jérôme Kerviel – ndlr], alors que dans un même temps se déroulaient les perquisitions au siège de la Société générale par les collègues de service. L’ordinateur de Jérôme Kerviel était déjà mis à l’écart (…). Il avait peut-être été étudié, mais ça je ne le sais pas. (…)L’ensemble des documents qui ont été requis dans cette enquête auprès de la Société générale nous ont été fournis par cette dernière, car nous n’avions pas le matériel informatique pour l’exploitation. (…) C’est la Société générale elle-même qui m’adresse les personnes qu’elle juge bon d’être entendues. Je n’ai jamais demandé : “Je souhaiterais entendre telle ou telle personne.” C’est la Société générale qui m’a dirigé tous les témoins », raconte-t-elle. « C’était une position assez confortable », reconnaît-elle devant le juge, avec regret semble-t-il.

« Consignes générales : restituer les faits négatifs en recherchant leur portée, en les remettant dans leur contexte, en les noyant dans les faits positifs, en utilisant la complexité technique », recommandait la Société générale à ses salariés dans un autre dossier, celui du Sentier. Ce procédé est largement utilisé dans l’enquête sur Kerviel. Les témoignages sont noyés dans la technique et le jargon. Les personnes interrogées y parlent beaucoup de positions « short » et « long », de « put » et de « call », de warrants et d’opérations pending, de système Eliot et d’opérations sur Click options. Mais elles se gardent bien d’indiquer les carrefours importants des opérations financières, d’évoquer les appels de marge ou les effets des positions sur la trésorerie quotidienne, de faire allusion au système Zantaz logé aux États-Unis qui conserve tous les mails, ou même de la chambre de compensation Eurex. Bref, de tout ce qui  peut permettre de retracer les mouvements et les contreparties des opérations réalisées par Jérôme Kerviel.

Tous les témoins entendus par la brigade financière accréditent alors la thèse d’un Jérôme Kerviel, trader solitaire, pouvant engager 50 milliards d’euros – plus que les fonds propres de la banque – dans des opérations spéculatives, à l’insu de tous. Ce que conteste Jérôme Kerviel dès sa première audition. « J’ai entendu Jérôme Kerviel qui s’était présenté spontanément pendant 48 heures dans le cadre de sa garde à vue. Déjà à l’époque, il développait la théorie selon laquelle il avait effectivement pris les positions qui lui étaient reprochées, ce en pleine connaissance de la hiérarchie, ce qu’il a toujours maintenu », se rappelle Nathalie Le Roy devant le juge.

L’enquête se poursuit dans le cadre de l’information judiciaire confiée aux juges Renaud Van Ruymbeke et Françoise Desset le 28 janvier 2008. Il faut boucler très vite, d’autant que la commission bancaire et surtout le rapport de l’inspection des finances, commandé par la ministre Christine Lagarde, ont déjà tranché le sujet dès mars 2008 : la Société générale est totalement victime des agissements de son trader.

En octobre 2008, l’enquête de la justice est à son tour achevée. « Sur la masse de scellés que nous avions réalisés, vu l’urgence, compte tenu du peu d’effectifs dans le groupe et de la masse de travail qu’il y avait à effectuer, certains n’ont pas été exploités », reconnaît l’ancienne enquêtrice de la brigade financière. D’autant qu’il faut parfois des équipements spéciaux pour pouvoir les exploiter. Alors, les enquêteurs s’en tiennent à ce que la Société générale leur fournit. « À titre d’exemple, le fameux entretien qui a eu lieu entre Jérôme Kerviel et ses supérieurs hiérarchiques à la découverte des faits, ça devait être les 20 et 21 janvier 2008 de mémoire, tous les enregistrements qui ont été faits dans cette salle nous ont été transcrits de manière manuscrite par la Société générale », précise-t-elle.

Le juge Van Ruymbeke puis le président du tribunal correctionnel, Dominique Pauthe, ont refusé à plusieurs reprises à la défense de Jérôme Kerviel, alors représentée par l’avocat Olivier Metzner, d’avoir accès à ces scellés. Ce n’est que quelques semaines avant le procès en appel que la présidente, Mireille Filippini, a accepté que la défense puisse y accéder. Trop tard pour pouvoir les exploiter à temps pour le procès.

David Koubbi, le nouvel avocat de Jérôme Kerviel, découvrira plus tard que certains scellés, dont l’ordinateur de Jérôme Kerviel ou des contenus de boîtes mails, n’ont jamais été ouverts. Il mettra aussi la main sur ces fameuses bandes – 45 au total – ayant enregistré les conversations entre Jérôme Kerviel et ses supérieurs. La défense découvrira les propos de Jean-Pierre Mustier, alors numéro deux de la Société générale, reconnaissant avoir perdu un milliard d’euros dans les subprimes. Et elle découvrira surtout des blancs, d’énormes blancs dans les enregistrements, blancs qui ne sont pas signalés dans la transcription manuscrite. Plus de deux heures et quarante-cinq minutes de conversations ont ainsi disparu 

Un mail à tête de mort

« L’enquête étant clôturée, j’ai fait mon rapport de synthèse à charge contre Jérôme Kerviel, tout en mettant en avant les manquements et les dysfonctionnements au sein de la Société générale. Nous sommes en 2008. Je suis convaincue de la culpabilité de Jérôme Kerviel et de la véracité des témoignages recueillis », déclare l’ancienne enquêtrice de la brigade financière au juge. Ce dossier l’a passionné, reconnaît l’enquêtrice. Elle se souvient avoir suivi toutes les audiences du procès. D’autant que, à la suite de cette première affaire, elle s’est formée dans les affaires boursières et on lui confie nombre d’enquêtes dans ce domaine, à la brigade financière.

Les premiers doutes viendront plus tard, en 2012, quand Jérôme Kerviel dépose deux plaintes, pour faux et usages de faux et escroquerie au jugement. Elle est à nouveau chargée de l’enquête préliminaire. Elle raconte que David Koubbi, l’avocat de Jérôme Kerviel, lui demande alors si elle est prête à recevoir des documents et des témoins, même si ceux-ci peuvent contredire ses conclusions initiales. « Je ferai mon devoir et entendrai tous les témoins qu’il est nécessaire d’entendre », assure avoir répondu Nathalie Le Roy.

Des témoignages, l’avocat de Jérôme Kerviel en a reçu de multiples. Car le procès en première instance puis le procès en appel ont réveillé des consciences, suscité des indignations. Des connaisseurs du monde financier, d’anciens traders ou banquiers, même s’ils n’ont aucun lien avec la Société générale, se sont manifestés pour expliquer que la thèse soutenue par la banque était tout simplement impossible. Les uns et les autres ont fait œuvre de pédagogie pour expliquer le fonctionnement des marchés, les points de contrôle, les contreparties extérieures. Tous aboutissaient aux mêmes conclusions : la hiérarchie de Jérôme Kerviel ne pouvait ignorer les positions considérables qu’il avait prises. « C’était visiblement connu sur le marché puisqu’il était surnommé par certains traders “le gros” », raconte Nathalie Le Roy.

Jean Veil, avocat de la Société générale, après le verdict de la cour d'appel.
Jean Veil, avocat de la Société générale, après le verdict de la cour d’appel. © Reuters

Des salariés ou d’anciens salariés de la Société générale sont aussi intervenus, expliquant que tout le monde connaissait les pratiques de Jérôme Kerviel.« Certains ont accepté de témoigner sous leur nom, d’autres sous couvert d’anonymat », relève l’ancienne enquêtrice.

Celle-ci a en particulier détaillé devant le juge le témoignage de Florent Gras, un ancien salarié de la Société générale. « Il m’a tout de suite dit que l’activité de Jérôme Kerviel était connue, qu’il avait lui-même alerté Mme Claire Dumas, qui était dans sa ligne hiérarchique. Il m’a dit avoir envoyé à cette dernière et à d’autres un mail avec une tête de mort pour attirer leur attention », déclare-t-elle. L’avertissement aurait été lancé en avril 2007, soit plus de neuf mois avant le scandale.

« J’avais demandé à la Société générale l’extraction des mails de Florent Gras et le mail en question n’y figurait pas. D’où la réquisition judiciaire du 10 octobre 2012 adressée à M. Oudea (PDG de la Société générale) pour obtenir l’extraction de la messagerie de MmeDumas, ciblée avec ses échanges avec Florent Gras et qui est restée lettre morte », poursuit-elle.

La Société générale n’a pas répondu à cette réquisition de la brigade financière. Comme elle n’a pas répondu à la réquisition pour obtenir les boîtes mails de certains supérieurs hiérarchiques, comme elle n’a pas répondu à d’autres demandes. La banque n’a aucune envie en 2012 de rouvrir une enquête, alors que sa position de victime a été reconnue par la justice en première instance et qu’un procès en appel est encore en cours.

Mais il n’y a pas que la Société générale qui refuse de revenir sur le dossier Kerviel. Le parquet de Paris a également tout fait pour enterrer définitivement l’affaire. Alors que les éléments et les témoignages s’accumulent, laissant penser que la Société générale n’est peut-être pas qu’une simple victime, l’enquêtrice, déclare-t-elle au juge Le Loire, s’est ouverte de ses doutes et de ses questionnements à sa hiérarchie. Celle-ci tente de la rassurer en disant qu’elle avait mené son enquête « en fonction des éléments qui lui avaient été communiqués ». Elle a également alerté le parquet, insistant sur les zones obscures qui ne cessaient d’apparaître dans ce dossier. Pour permettre d’y voir plus clair, elle demande d’engager de nouveaux actes et de nouvelles expertises portant à la fois sur les bandes et sur la saisie des mails stockés aux États-Unis.

Mais tout cela reste aussi lettre morte. Le parquet oppose un refus à tout et décide de classer les deux plaintes sans suite, avant même que l’enquêtrice ait rédigé un rapport de synthèse. « Les deux enquêtes (…) ont fait l’objet d’un retour en l’état à la demande du parquet, deux jours avant l’audience [qui devait prononcer le jugement de la cour d’appel – ndlr], sans synthèse de ma part. J’ai appris le lendemain, soit la veille de l’audience, que les plaintes étaient classées sans suite dans le cadre d’un non-lieu ab initio », dit-elle.

«Vous souvenez-vous de la date ? » demande le juge Roger Le Loire. « Il me semble que l’audience avait lieu le 24 octobre 2012 et que j’ai renvoyé le dossier sans synthèse le 22 », déclare-t-elle. Le Parquet estimait manifestement qu’il y avait urgence à clore l’enquête, à fermer toutes les portes, avant le verdict de la cour d’appel condamnant définitivement Jérôme Kerviel comme seul responsable des pertes de la Société générale. Pourquoi ? Sur ordre de qui ? Faut-il croire que les intérêts du monde bancaire sont désormais supérieurs à ceux de la justice ?

« Cadres séquestrés »

Frédéric Oudea, pdg de la Société générale
Frédéric Oudea, pdg de la Société générale © Reuters

Ce classement sans suite ordonné par le parquet perturbe d’autant plus l’enquêtrice qu’à l’occasion de ce procès en appel, auquel elle assistait, elle a rencontré de nombreux traders, outrés par le sort réservé à Jérôme Kerviel.  Un témoignage dans l’assistance l’a alors particulièrement frappée, dit-elle.

« Lors du délibéré, dans les couloirs, j’ai assisté à une conversation d’une dame qui se présentait comme étant aux ressources humaines de la Société générale encore actuellement, qui ne pouvait donc se manifester et qui disait qu’elle était ulcérée que Jérôme Kerviel serve de fusible. Ne sachant comment comprendre ses propos, je me suis présentée à elle en tant que commandant de police à la brigade financière. Elle m’a dit se nommer G. C.. (…) Tout en connaissant ma qualité, elle a surenchéri en m’expliquant qu’en janvier 2008, après la découverte des faits, Frédéric Oudea, à l’époque directeur financier, avait “séquestré” un certain nombre de cadres afin de leur faire signer un engagement de confidentialité de tout ce qu’ils avaient pu apprendre et qu’ils s’engageaient même à ne pas en parler à leur propre conjoint. De ce qu’elle me disait, la plupart des personnes ont signé cet engagement », rapporte Nathalie Le Roy sur le procès-verbal d’audition. Selon nos informations, des témoins extérieurs ont également assisté à cet échange.

Après cette conversation, Nathalie Le Roy lui a laissé son numéro de téléphone. « Elle m’a appelée. Nous nous sommes rencontrées et elle m’a dit être dans la réflexion de savoir si elle était disposée à témoigner mais de manière anonyme. Je n’ai plus jamais eu de nouvelles », dit-elle. La peur, sans aucun doute, l’a dissuadée d’aller au-delà.

Ainsi, Frédéric Oudea, actuel PDG de la Société générale, aurait pu faire pression pour empêcher que certains salariés témoignent devant la justice. Le soupçon avait déjà émergé lors du procès en appel . Un des responsables hiérarchiques de Jérôme Kerviel, Martial Rouyère, était appelé à témoigner devant le tribunal. Il avait été licencié à la suite du scandale mais en bénéficiant d’une prime de sept années de salaire. Du jamais vu dans l’histoire des prud’hommes.

« Est-ce le prix du silence ? » avait alors demandé la présidente du tribunal, Mireille Filippini. « Le fait de signer un accord comme celui-là ne vous lie que si vous ne voulez pas subir les conséquences… », répondit alors Martial Rouyère. « Qu’est-ce qui se passe si vous parlez ? » demanda l’avocat de Jérôme Kerviel. « Je dois rendre l’argent », répliqua Martial Rouyère. La déclaration ne fit même pas sursauter les juges. Plutôt que de pousser plus loin son questionnement, la présidente préféra clore l’audition, sans demander d’autres éclaircissements. Le pouvoir de l’argent peut beaucoup, même faire oublier à la justice quelques principes fondamentaux.

Mais pourquoi ces accords de confidentialité, ces compensations hors norme et peut être ces pressions sur témoins ? Pourquoi la banque refuse-t-elle de délivrer des documents demandés par les enquêteurs, après leur en avoir obligeamment sélectionné d’autres ?  La Société générale aurait-elle quelque chose à cacher ?

« Dans le cadre du fonctionnement procédural de cette enquête, je me suis étonnée qu’il n’ait jamais été possible d’obtenir une expertise sur le montant des pertes déclarées  par la Société générale », soulève Nathalie Le Roy durant son audition. C’est un des points clés de ce dossier hors norme. Les pertes de la Société générale, reconnues par la justice, l’ont été aux seuls dires de la banque. Même si le montant peut être révisé par la cour d’appel de Versailles, Jérôme Kerviel a  tout de même été condamné par deux fois à verser 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts sur la seule parole de son ancien employeur.

 

« Il faudrait solliciter une expertise afin de s’assurer que les pertes annoncées sont bien en totalité liées aux opération de Jérôme Kerviel, chercher à savoir quelles sont les contreparties des opérations de débouclage. Car si la Société générale a perdu les 4,9 milliards, il y a forcément quelqu’un qui en a bénéficié », remarque, en guise de conclusion, l’ancienne enquêtrice de la brigade financière. Une suggestion qui pourrait être retenue par le juge d’instruction Roger Le Loire.

Jusqu’à présent, ce mystère reste entier. Officiellement, personne n’a gagné face à la Société générale. Aucun intervenant financier, en tout cas, ne s’est vanté d’avoir réalisé de gains substantiels dans ces opérations. Les 4,9 milliards d’euros perdus par de la Société générale se sont évanouis dans la nature.

Et encore la banque n’a-t-elle, in fine, pas tout perdu. Car dès mars 2008, sans attendre les décisions de la justice, Bercy, s’appuyant sur le rapport de l’inspection des finances, accordait un avoir fiscal de 1,7 milliard d’euros à la banque, du fait de ses pertes, inclus dans ses comptes 2007, alors que tout s’était passé en 2008. Ce cadeau fiscal a vite servi. Dans l’année, la direction de la SG – banque pourtant très touchée par la crise des subprimes–, décidait de verser 420 millions d’euros, soit 45 % de son bénéfice, de dividendes à ses actionnaires et de racheter pour 1,2 milliard d’euros d’actions. À quelques millions près, c’est la somme dont lui ont fait cadeau les contribuables.

MARTINE ORANGE -mediapart.fr

La fin du collège unique


J.-L. Mélenchon à «On n’est pas couché» sur… par lepartidegauche

 

Ce post est écrit pendant la pause du pont férié mais pas chômé. Je traite de la réforme du collège. De la combativité ouvrière en Allemagne et un peu de mon livre. Evidemment, mon sujet essentiel c’est le collège. Ce n’est pas seulement la fin des haricots comme on dit dans le commun. C’est le début d’une nouvelle époque de l’éducation en France. Le marché du savoir est en cours d’organisation sur le projet de mort lente de l’école qui a fait la France moderne. Même pour l’école, le PS n’est plus le parti du peuple. Juste celui de la caste consumériste d’éducation des classes moyennes supérieures. Qui sont déjà partie ailleurs.

Le débat, cependant, manifeste une persistance visible de l’esprit de classe que se disputent le PS et l’UMP. Madame la misère à l’école, celles des jeunes eux-mêmes, est la grande absente des profondes pensées des importants qui se chamaillent sur le latin et l’allemand. Pffff. Le « collège unique » dont je n’appréciais pas la rigidité se fait dans la pire dilution inégalitaire qu’on pouvait imaginer. Chaque établissement disposera de 20 % des horaires à sa guise. Autant d’établissements, autant de parcours. Les jeunes ne sont plus égaux devant l’accès au savoir. Le 19 mai, je souhaite bon succès a la grève des enseignants.

Le début du collège inique

La réforme du collège soulève l’habituelle montée au rideau que toute initiative de cette sorte provoque en France. Tant mieux. Il est bon que tout le monde s’intéresse et se passionne pour le débat sur l’éducation. Evidemment, ce qui se dit n’est pas toujours bien documenté et il faut subir par-dessus le marché l’habituelle marée de poncifs déclinistes qui finissent toujours par fleurir en fin de banquet. Dommage souvent, compte tenu de leurs auteurs. Ainsi, par exemple, continuer à proférer des âneries du genre « dès la maternelle, les chances de chaque enfants sont jouées » n’est pas vraiment digne d’une ministre ni du sujet à traiter. A ce rythme, on finira par dire que dès le fœtus tout est dit ! Et ce sera aussi vrai, d’ailleurs. Mais alors à quoi bon vivre et penser ?

Petit cours de pensée éducative pour les nuls. Nous naissons libres et égaux en droits mais pas en fait. L’éducation a pour objet… d’éduquer. Cela veut dire évidemment qu’au départ tout le monde n’est pas au même rang, que ce soit du fait des niveaux de développement personnel, des handicaps physiques ou mentaux, du milieu social dont on est issu qui peut vous avoir infligé de graves manques ou de sévères déformations quelle que soit votre origine sociale. Autrement dit, les formules à l’emporte-pièce sur l’âge auquel « tout est joué » n’ont aucun sens sinon de nous révéler le niveau d’arriération de celui ou de celle qui la profère. Ceux-là, en général, essentialisent les différences sociales et déclinent mécaniquement une vision très simpliste de l’être humain. A l’opposé, pour la pensée des Lumières et les progressistes, l’être humain s’auto constitue, se fabrique lui-même tout au long de son existence. A 80 ans, rien n’est encore joué ! Ce qui est vrai, par contre, c’est qu’on peut dépister très tôt quel enfant va avoir besoin de davantage d’aide qu’un autre. Jusqu’au jour où, le travail ayant été bien fait par les pédagogues, cette aide supplémentaire n’est plus nécessaire. Albert Camus, fils d’une analphabète pauvre et mentalement assez « ailleurs », fut prix Nobel et son œuvre nous anime toujours. Pourtant, son sort aurait pu être considéré comme réglé dès le stade fœtal ! Et à la maternelle où il allait le ventre creux, peut-être se serait-il trouvé un grand esprit pour l’inonder de commisération au lieu de lui payer la cantine et de s’assurer qu’il était vêtu assez chaudement l’hiver.

Car le premier absent de la réforme du collège, c’est la réponse à la misère de milliers de collégiens qui font des études le ventre creux, sans chaussettes l’hiver, abreuvés de télé-réalité comme modèle comportemental, et qui parfois sont les seuls à la maison à avoir un réveil qui sonne. Qui n’a pas vu des jeunes s’évanouir en classe parce qu’ils n’ont pas mangé depuis la veille, qui ne sait pas qu’avant les jours sans cantine on se gave tant qu’on peut, ne sait pas de quoi le pays est malade à tous les étages, en plus de la stupidité cruelle et de ceux qui parlent en son nom. Oui, j’ai beaucoup de mal à rester zen devant les surenchères actuelles. A voir leurs obsessions et à constater leurs indifférences, je devine trop facilement leurs origines de classe. Certes, je les vois faire du bruit avec leur bouche. Mais j’entends en même temps l’écho du silence vertigineux qui a accompagné le massacre en silence de l’enseignement professionnel depuis 2002 : 184 fermetures de lycées professionnels, dont 36 lycées fermés sous le gouvernement de « gôche »! Et je les vois tenir leurs réunions bidon pour « motiver les jeunes à aller dans l’apprentissage » en faisant de nouveau cadeaux aux patrons comme si, là encore, la politique de l’offre pouvait produire autre chose que du gâchis. Quand ces gens se demanderont ils pourquoi 25 % des jeunes en apprentissage rompent leur contrat au bout de trois mois ? Quand se demanderont-ils ce qu’ils deviennent ensuite ? Et pourquoi leurs propres gosses n’y vont pas puisque c’est si bien et désirables pour ceux des autres ?   

Le gouvernement de Valls parle beaucoup d’égalité pour justifier ses mesures. Par antithèse la droite dénonce les horreurs de l’égalitarisme nivelant. Comédie absolue. Dire qu’on supprime le latin parce que tout le monde n’en fait pas est un grossier attrape nigaud. 550 000 jeunes font du latin. Un élève sur cinq ! Ce n’est pas rien. Ni en nombre, ni en changement des formations de base des jeunes en France. J’admets qu’on puisse changer d’avis sur l’importance de cette matière. Mais peut-être pourrait-on en débattre au fond et non sur de prétextes égalité/inégalité. Le PS serait-il devenu maoïste pour décréter que le latin est d’essence inégalitaire comme le piano était un instrument bourgeois dans la révolution culturelle ? La posture de la déroute ne vaut pas mieux. Si le latin est indispensable pour tous, pourquoi la droite n’en réclame-t-elle pas l’apprentissage par tous ? A moins qu’elle ne prétende défendre les filières secrète « latin-allemand » à l’usage des enfants les mieux normés que la ministre dit vouloir supprimer ?

L’égalité par le vide, je connais cette musique. En 2001, on supprima la filière technologique en 4ème et 3ème sous le prétexte d’empêcher la formation d’une filière « dévalorisée » vers l’enseignement professionnel. On se garda bien de supprimer les cantonnements de l’élite sociale. Mais des milliers de jeunes furent mis en situation d’échec total alors que l’enseignement professionnel est une voie de réussite avérée indispensable au pays ! Pour avoir protesté « Libération/Pavlov » me traina dans la boue réservée aux ennemis droitiers du collège unique. Maintenant, le collège unique finit sous leurs yeux et ils roucoulent !

La vérité du plan gouvernemental tient d’abord dans les exigences de court terme : faire les coupes budgétaires nécessaires dans le premier budget du pays. Point final. Ici l’enfumage est total. Une fois de plus, le vol des mots et l’usage des armes de propagande massive font le travail. Hollande peut continuer ses numéros sur la jeunesse et l’école sans que ses passe-plats médiatiques ne le reprennent. Pourtant sur les 60 000 postes promis, moins de 4 000 ont été créés. Exactement 3 856 dont 950 en collèges et lycées ! Il aura été créé moins de 1 000 postes en collèges et lycées ! Le bidouillage des chiffres consiste à mettre en avant les 28 000 postes de stagiaires créés. Mais ces postes ne sont pas définitifs ! Ils ne le deviennent que si un titulaire s’en va ou si un poste supplémentaire est créé. Or, l’essentiel des 28 000 vont être absorbés pour remplacer des départs en retraite. Mais ce doit être trop long à expliquer en format télé et ça ne fait pas le buzz. Emballer la diminution de moyen par élèves dans une cape d’invisibilité grâce à une bonne polémique sur tel ou tel aspect du programme c’est aussi de la communication « opérationnelle ». Bref, c’est une ruse.

Le second objectif de fond est bien plus lourd. Il s’inscrit dans la durée. Le vice est logé dans les 20% des moyens horaires dont l’affectation sera décidée dans chaque collège ! Fin de l’égalité de formation des élèves, fin du collège unique mais par la pire méthode : l’inégalité de la formation initiale, dès le collège. Dans chaque collège commencera donc une incroyable sarabande de compétition entre les enseignants pour savoir quelle discipline aura des heures et quelle autre sera diminuée. Une partie de ces horaires à la carte sont réservés à des enseignements pluridisciplinaires. Pourquoi pas dira-t-on ? Mais l’enseignement pluridisciplinaire est un exercice pédagogique compliqué. Ça s’apprend. Quand et où ? C’est chronophage pour les enseignants car c’est beaucoup de préparation. Pour le même temps de travail ? Pour la même paye ? Allons ! Ce n’est pas sérieux ! Et les élèves ? Quelle garantie a–t-on qu’ils conserveront un accès efficace à l’acquisition des connaissances dont ils ont besoin avec 400 heures de moins d’enseignement dans les diverses disciplines alors qu’on ne sait pas encore à quoi correspond ce type d’enseignement pluridisciplinaire !

Tant de sottises s’expliquent par un objectif qui ne doit rien à l’improvisation. Si chaque collège a sa propre grille horaire et sa propre « dominante » dans telle ou telle discipline, alors tout le monde comprend qu’un marché est ainsi créé. Chaque établissement aura désormais son « caractère propre ». Ainsi sera réalisé le grand projet d’établissements d’enseignements concurrentiels. Viendront les établissements privés en toute quiétude, pas seulement confessionnels mais bel et bien vendeurs de savoirs. Je vous raconte la suite ? Chacun pourra recevoir un chèque éducation et choisir l’établissement de son choix en recevant sa part personnelle du budget de l’État. On incitera les « investisseurs » à créer de tels établissements, comme on l’a fait hier pour les cliniques logées dans les hôpitaux publics et on pourra même imaginer un paiement à l’acte pour chacun. Grosse, la ficelle. Après la réforme de l’université et celle du lycée nous voici au collège. Bientôt l’école primaire et la maternelle ! Les planificateurs de Bercy marchent avec des grosses chaussures cloutées. Schaüble et Merkel vont être contents d’eux et ils auront une bonne note de la Commission bientôt. Les clercs ont trahis !

La bonne nouvelle venue d’Allemagne

C’est la bonne nouvelle venue d’Allemagne ! Les salariés allemands multiplient les mouvements de grève depuis plusieurs semaines. C’est d’abord une bonne nouvelle pour eux : ils se battent surtout pour des hausses de salaires. Est-ce une bonne nouvelle pour nous aussi ? Oui. Oui car tout ce qui fait reculer l’exploitation et le dumping social en Europe est bon à prendre. Et si les salaires augmentent durablement, l’économie allemande sera relancée. Bon à prendre pour nous car il s’agit du principal client de l’activité de notre pays. Evidemment, rien de cela ne nous fera sortir du productivisme pour autant. Mais la baisse du chômage relancerait aussi le moral et la combativité dans notre propre pays. Et cette combativité est la condition de base de tout projet pour le futur. 

Je salue donc la combativité que manifestent ces salariés allemands. Bien sûr, en France, 6 jours de grève dans les transports en commun, ce n’est pas si exceptionnel. Mais là-bas, c’est un événement historique ! C’est tout simplement la grève la plus longue de l’histoire des chemins de fer allemands ! Je veux bien sûr parler de la grève qui a eu lieu du lundi 5 au dimanche 10 mai à la Deutsche Bahn, l’équivalent allemand de la SNCF. Les deux-tiers des trains grandes lignes ont dû être annulés et un tiers des lignes de proximité. Que réclament les salariés ? Des hausses de salaires de 5%, une réduction du temps de travail de 39h à 37h par semaine. Et aussi que le syndicat des conducteurs puissent représenter les autres personnels de bord alors qu’une loi doit revoir les conditions de représentativité et réduire le pouvoir de négociations salariales au seul syndicat majoritaire.

D’ailleurs, les mouvements de grève se multiplient en Allemagne. Le nombre de jour de grève a atteint en 2014 son niveau le plus haut depuis 2008 et le début de la crise. A chaque fois, c’est la question des salaires qui mobilise. C’est le cas à la Deutsche Post, l’équivalent de la Poste. C’est aussi le cas dans les jardins d’enfants, maigres équivalents de nos crèches. L’Allemagne aurait bien des raisons de développer son accueil des enfants. Le journal allemand Die Welt a ainsi titré avec humour que je proposais l’asile politique aux mères allemandes. Aujourd’hui, la plupart des femmes allemandes sont obligées de s’arrêter longuement de travailler. Ou de ne pas faire d’enfants. Ce manque d’investissement dans l’accueil des enfants est une des causes profondes du déclin démographique programmé de l’Allemagne. Mais les dirigeants allemands font l’inverse : là aussi, c’est l’austérité. Après plusieurs journées de grève pour les salaires, le syndicat des services « Verdi » organise en ce moment un vote de ses adhérents pour décider d’appeler à une grève illimitée. À Noël, ce sont les salariés du distributeur par internet Amazon qui ont multiplié les grèves. Ils sont particulièrement maltraités. Les salariés allemands du groupe exigeaient ainsi… que  leur entreprise adhère à une convention collective en Allemagne pour pouvoir profiter de garanties minimales en matière sociale. Rendez-vous compte ! Dans le paradis allemand, les salariés de l’un des principaux groupes de commerce ne sont pas couverts par une convention collective de branche !

Les salariés allemands commencent à relever la tête. Evidemment, c’est encore loin d’être le cas dans tous les secteurs de l’économie et chez tous les salariés. Il faut dire qu’ils ont été très maltraités ces dernières années. L’austérité salariale, la déréglementation du marché du travail et le développement de la précarité ont jeté des millions de salariés dans la pauvreté et la peur du lendemain. Et tous les salaires ont été comprimés. Christophe Blot, économiste à l’OFCE l’explique clairement : « Dans le secteur tertiaire, les conventions collectives salariales sont moins protectives que dans l’industrie et le service public. Depuis le milieu des années 1990, les travailleurs du secteur tertiaire ont consenti à toucher des salaires plus faibles que dans l’industrie et ils estiment qu’il est temps de toucher le fruit de leurs efforts ». Les partisans du « modèle » allemand sont pris à leur propre piège. La démographie déclinante, les menaces contre les chômeurs et les radiations massives permettent d’afficher un taux de chômage bas. Bien sûr, c’est artificiel. Mais puisque c’est ce que disent les autorités allemandes, les salariés ont décidé de les prendre au mot. Si votre système marche aussi bien que vous le dites, alors vous pouvez augmenter les salaires !

Ce qui se joue est important. La hausse des salaires allemands serait un changement de saison politique et sociale pour les salariés allemands. Pour cela, il va falloir que les salariés montent encore d’un cran dans leur mobilisation. Parce qu’en Allemagne plus qu’ailleurs, le capital se défend. Les patrons allemands ont déjà commencé à protester contre ces revendications de hausses de salaires. Le gouvernement allemand dénonce les grévistes. Les supplétifs sont mobilisés. Là-bas comme ici, ce sont donc désormais les sociaux-démocrates qui tirent dans le dos des grévistes. Le président du PS (Sozialdemokratische Partei Deutschlands, SPD), vice chancelier et ministre de l’Economie de Mme Merkel, le misérable Sigmar Gabriel a montré les dents… aux travailleurs. Il a dénoncé « un abus du droit de grève » par les conducteurs de trains de la Deutsche Bahn. Bravo, le PS ! En libérale de choc, Angela Merkel aussi a dénoncé « ces grèves [qui] représentent un lourd fardeau pour de nombreuses personnes et de nombreuses entreprises  ». Bien sûr, elle ne parlait pas du « fardeau » que portent les grévistes qui renoncent à plusieurs journées de salaires. Des deux côtés du Rhin, c’est le même vocabulaire, le même mépris de classe contre les salariés.

Ces hausses de salaires allemands seront aussi une bonne nouvelle pour le reste de l’Europe. Evidemment oui si la dynamique se poursuit et s’amplifie. En effet, un rééquilibrage profond du système économique allemand au profit des salariés et au détriment de la rente serait une bonne chose. Une Allemagne plus soucieuse de bien-être et de consommation populaire chez elle serait un meilleur client pour nos économies. Et un pays peut-être moins focalisé sur la course au dumping sous couvert de « compétitivité ». Mais cela rendra-t-il l’Allemagne moins agressive avec ses voisins ? Ce n’est malheureusement pas si sûr. Pourquoi ? Parce que les bases du système « made in Germany » sont pour une large part hors d’Allemagne. L’annexion des anciens pays de l’Est, puis de tout le reste de l’Europe est la clé de voute du système.

J’explique longuement pourquoi dans mon livre. Pour conserver leurs marges face à des hausses de salaires en Allemagne, il y a fort à parier que les grandes firmes allemandes renforceront la pression sur leurs voisins. Ceux de l’Est d’abord, déjà bien pressurés. Ceux du Sud ensuite, comme le montre l’acharnement du gouvernement allemand contre le gouvernement grec pour obtenir un nouveau durcissement des conditions de départ en retraite et empêcher le rétablissement des conventions collectives. Puis ce sera le tour de la France. C’est le message envoyé par l’odieux ministre Schaüble lorsqu’il dit que la France aimerait qu’on la « force » à se réformer. La prochaine cible, c’est nous. Les macronnades sur le travail du dimanche servent de mises en bouche. Manuel Valls est allé le dire aux patrons allemands en septembre 2014. Quand il a dit « Ich mag die Unternehmen » ce n’était pas seulement pour montrer qu’il savait traduire son « j’aime l’entreprise » grâce à l’outil traduction de Google. C’était un appel lancé aux capitalistes allemand pour leur montrer patte blanche et mériter leurs caresses. La caste n’a pas de frontière. Nous encore moins dès qu’il s’agit de la lutte des salariés et de la solidarité qui s’impose pour améliorer le rapport de force. Cela nous enjoint d’entrer nous aussi en action. Tout point d’appui est bienvenu. Tel est le sens de l’appel à manifester à Guéret pour la défense des services publics.

« L’inhumaine déportation des vieux Allemands » (Le Monde)

La publication de mon livre « Le Hareng de Bismarck » a retenu l’intérêt de nombreux médias dans notre pays. La presse régionale quotidienne s’y est bien intéressée. C’est très important pour le débat car elle est de très loin la plus lue par comparaison aux faibles diffusions, parfois confidentielles, de la presse quotidienne dite « parisienne ». Beaucoup de ces journaux m’ont accordé une page entière d’entretien pour questionner le contenu de mon livre. Ce fut le cas de l’Est Républicain, la Voix du Nord, La Provence, Le Républicain Lorrain, les Dernières Nouvelles d’Alsace, Le Progrès, Le Dauphiné Libéré. Le même intérêt s’est manifesté dans des secteurs de diffusion plus localisés couverts par L’Alsace, Le Bien public, Le journal de Saône et Loire, Vosges-Matin, Vaucluse-Matin. D’autres entretiens de ce type sont encore prévus notamment avec Nice Matin à paraitre le 17 mai. J’ai trouvé aussi des papiers de présentation commentée sur le fond dans « le Parisien » et « Match » mais aussi dans « L’Opinion », « l’Huma », « le Figaro ».

Les hebdos également ont attaché de l’intérêt à mon pamphlet. C’est le cas du journal « Le Point » qui y a consacré cinq pages et organisé un débat dans son édition papier et en ligne. « Marianne » en a fait de même avec beaucoup de précision. « Politis » me fait l’honneur de sa une et de plusieurs pages. Il est encore en vente en kiosque. « L’Huma dimanche » m’a également accueilli largement. Avec mon accord, ces deux entretiens se sont utilement concentrés sur le soupçon de « nationalisme » et de « germanophobie » répandus par les émetteurs médiatiques du PS, de sorte que j’ai pu répondre à toutes les variantes de ces calomnies avec précision. « Politis » m’a même demandé si je n’étais pas « en creux » un « nataliste » compte tenu de ma critique du déclin de la démographie allemande… Et « l’Huma dimanche » a voulu savoir si je ne détournais pas le regard de la culpabilité des autres gouvernements dans la crise actuelle de l’Europe. Après cela on peut dire que chaque pierre du champ a été retournée. Tous ces documents sont disponibles sur ce blog à l’exception de ceux qui sont encore en vente en kiosque.

 

Cet environnement dans la presse écrite a permis de bons moments de radio et de télé sur le sujet dont un paroxysme aura été l’émission « On n’est pas couché » de Ruquier avec ses trois millions de téléspectateurs au moment de mon passage à 23h45… Je le mentionne avec plaisir car c’est mon record personnel d’audience depuis l’élection présidentielle de 2012. Naturellement, il y a aussi une part d’ombre et de venin, comme c’était prévisible. Comme d’habitude, sans surprise « Le Monde-et-Libé » ont trouvé le temps, entre deux crises internes, de cracher leur haine pavlovienne contre moi. Et comme d’habitude sous la forme traditionnelle de l’indignation contre les mots et au mépris de l’analyse du contenu ou du goût du débat. Après l’épisode où ils m’ont peint en « ami de Poutine », contre toute décence, voici maintenant la pamoison boboïde sur ma « germanophobie ». Pourtant, « Libération » se fait un devoir de glapir : tout ce que je dis, leur journal l’aurait dit avant moi. Alors où est le problème ? Que j’en fasse un sujet politique ? Et de même « Le Monde » qui me trouve « inutilement agressif ». On aura tout vu ! Qu’est-ce qu’un pamphlet « modéré » ? « Modéré » comme ce journal qui a adoré la guerre en Afghanistan, prôné celle du Mali, du Centre Afrique, et de Géorgie, exigé celle de Syrie et d’Iran et rêvé de celle d’Ukraine ? Cette modération a remis les casques lourds trouvés dans ses malles à souvenirs ! Mais comme je suis bon garçon je pardonne ces gesticulations. Mieux : je remercie « le Monde » pour les infos qu’il m’a permis de trouver sur la situation réelle de l’Allemagne. Voyez ça, si vous ne l’avez pas déjà lu sur ma page Facebook.

Le journal « Le Monde » se réjouira de savoir que c’est de ses colonnes que je tire à la fois l’info et le mot « déportation » à propos des vieux allemands. Mais je n’ai pas retenu le qualificatif « déportation inhumaine » que le journalissime utilise car je l’ai trouvé inutilement agressif et teinté de germanophobie subliminale. L’article concerné date de décembre 2012. Il est paru sous le titre, excessif à mes yeux: « Recyclage (sic) – Les Allemands exportent leurs retraités en Europe de l’Est et en Asie ». Le texte manque totalement de modération et je tiens à en prévenir mes lecteurs sensibles. Voyez plutôt : « Des milliers de retraités allemands ont été relogés en Europe de l’Est, faute de pouvoir payer les maisons de retraite en Allemagne. De plus en plus de vieux Allemands malades sont envoyés dans des maisons de retraite et des centres de rééducation à l’étranger en raison de la hausse des prix et de la dégradation de la qualité des traitements en Allemagne. En 2011, environ 7 140 Allemands vivaient dans des maisons de retraite en Hongrie, 3 000 en République tchèque, et un peu plus de 600 en Slovaquie – un flux qualifié de « déportation inhumaine » par les organisations sociales. Et la tendance n’est pas près de diminuer, compte tenu du système de santé allemand, trop cher (entre 2 900 euros et 3 400 euros par mois pour une chambre dans une maison de retraite), et du vieillissement de la population. Pour les experts interrogés par The Guardian, c’est une « bombe à retardement ». Alors que pendant des années les migrants d’Europe de l’Est ont pallié la pénurie d’infirmiers en Allemagne, le départ des retraités de Hambourg, Berlin ou Francfort vers la Pologne ou la Hongrie indique que même l’arrivée de travailleurs non qualifiés n’a pas permis de résoudre la crise du secteur. L’Association sociale d’Allemagne (Sozialverband Deutschland – VdK) « tire la sonnette d’alarme » et réclame une intervention des pouvoirs publics. « On ne peut tout simplement pas laisser ces personnes, qui ont construit l’Allemagne telle qu’elle est aujourd’hui, être déportées », a déclaré Ulrike Mascher, présidente du VdK. Selon les statistiques gouvernementales, 400 000 seniors allemands seraient dans l’impossibilité de payer leur maison de retraite – une tendance qui augmente de 5 % par an.The Guardian a rencontré de nombreux retraités allemands partis en Hongrie, en Thaïlande ou en Grèce, ainsi que de nombreux entrepreneurs à l’origine de nouvelles maisons de retraite dédiées à ce marché florissant. »

C’est dit. Et par « Le Monde ». Donc garanti 100% « non excessif » !

Jean-Luc Mélenchon

PS : Une chance d’inverser et gagner à gauche, c’est la motion B.

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Proposée au vote des militants socialistes au congrès de Poitiers, la Motion A signée de Jean-Christophe Cambadelis, Manuel Valls, Michel Sapin et de tous les ministres socialistes, est en grande difficulté politique : ce qu’elle propose, Bercy a d’ores et déjà publiquement déclaré que c’était hors de question. Le paradoxe est ainsi à son comble : la Motion A soutient le gouvernement, et le gouvernement ne la soutient pas, le grand écart est réalisé, elle ne sera donc pas entendue. Tout continuera comme avant.

Non seulement le projet de loi Macron, reporté après congrès (pour ne pas user d’un nouveau « 49-3 » à la veille du vote des militants) passera, mais de mauvaises nouvelles s’annoncent pour… septembre et le budget 2016. Le gouvernement déclare continuer à faire prévaloir les accords d’entreprise et les contrats de gré à gré contre les lois du travail, et remettre en cause les CDI en plus du travail le dimanche et de nuit… En guise de « dialogue social » le projet de loi Rebsamen réduit les CHSCT et supprime les obligations des entreprises de comparer les salaires femmes-hommes.

Il vise à supprimer 22 000 postes et 3 milliards dans les hôpitaux. A la SNCF, ca serait 17 000 postes en moins et la diminution du nombre de trains en circulation sur certaines lignes. Après Mittal, et Petroplus…Vallourec et d’autres industries de pointe, se ferment à cause du laisser-faire libéral qui règne au ministère de l’économie.

Emmanuel Macron se félicite au nom du gouvernement de la « retraite chapeau » de 300 000 euros du PDG de PSA Philippe Varin, tandis que les petites retraites, sont gelées. Michel Sapin appelle au blocage des salaires « trop élevés » selon lui et propose de prendre l’argent nécessaire aux armées sur les hôpitaux et les logements, resserre toujours plus les boulons budgétaires.

Pourtant on le vérifie chaque jour : quand le déficit baisse de 5,3 à 4 %, la dette augmente de 86 à 97 % du Pib. L’austérité étouffe l’économie et aboutit au résultat inverse à celui qui est visé.

Si vous votez Motion A cela n’aura qu’un sens, vous donnerez un blanc-seing au gouvernement actuel. Sans aucune chance de l’infléchir ! La seule interprétation sera que la ligne Valls-Macron a gagné et non pas que les « aubrystes » l’ont infléchi !

D’ailleurs qui lit la Motion A ne peut que rester incrédule : comment des ministres qui font noir, ont-ils signé quelque chose qui tire plus ou moins vers le blanc ? En quoi la « belle alliance » , l’ « alliance populaire » de la motion Valls-Cambadélis est-elle crédible ? Qui peut croire qu’il puisse y avoir unité de la gauche sur une ligne libérale ? Ce n’est pas seulement le grand écart masqué c’est une forme d’entourloupe en plein jour ! Les adhérents de notre parti doivent être respectés !

Et si tout continue avec la motion A, il n’y a pas besoin d’être grand clerc pour deviner la suite : austérité aggravée pour atteindre 3,8 % de déficit, puis 3,5 %. Et l’austérité c’est le chômage. On a 577 000 chômeurs de plus en catégorie A et 1 300 000 de plus pour les catégories A, B et C, depuis juin 2012. Complaire aux critères des libéraux de Bruxelles, c’est contraire à « sortir de la crise » , c’est courir à l’échec total. Avec 5,9 millions de chômeurs toutes catégories confondues, outre-mer inclus, comment un candidat socialiste, quel qu’il soit, pourra-t-il avoir du crédit pour se présenter en 2017 et empêcher un duel UMP-FN au second tour ?

On a perdu 4 élections, municipales, européennes, sénatoriales, départementales non pas parce que la France se « droitise » mais parce que notre électorat, déçu, s’abstient massivement. Avec la même orientation politique, nous risquons de perdre une majorité de régions en décembre. Et quand on aura perdu les villes, les départements, les régions, comment gagner la présidentielle, et les législatives ? Comment gagner en bloquant les salaires ? En enlevant 50 + 17 milliards aux besoins sociaux et services publics, hôpitaux, collectivités, en donnant 41 milliards aux multinationales lesquelles suppriment des emplois tout simplement parce que spéculer avec l’argent qu’on leur donne rapporte davantage que d’embaucher ?

Il n’y a qu’une seule chance d’infléchir la fin du quinquennat et de le sauver, d’éviter un 21 avril en pire, c’est de voter pour la seule motion qui propose une alternative, avant que tout soit foutu, c’est la motion B.

Voter B c’est envoyer le message décisif : non seulement nos électeurs de gauche ne sont pas d’accord avec ce qui s’est fait et continue de se faire, mais les membres du parti majoritaire, du grand parti de gauche qu’est le parti socialiste ne sont pas d’accord non plus.

C’est confier les rênes à une équipe socialiste alternative sérieuse et connue qui va d’Arnaud Montebourg, Aurélie Filipetti, Benoit Hamon, Guillaume Balas, Pouria Amirsahi, Laurent Baumel, Daniel Goldberg François Kalfon, Christian Paul à Marie-Noëlle Lienemann, Emmanuel Maurel, Jérôme Guedj, Gérard Filoche, Fréderic Lutaud. 60 députés ont refusé le toxique projet de loi Macron et sont déjà engagés pour un nouveau gouvernement majoritaire au Parlement, unitaire avec toute la gauche, rose rouge vert.

Les autres partis de la gauche se disent prêts à renouer sur nos propositions. La Motion B est la seule chance que cela se fasse.

En cas de majorité pour la motion B, ça change : le président entendra ( il a su recevoir les députés dits « frondeurs » ) . Un autre gouvernement sera mis en place et un collectif budgétaire dès juillet 2015. Hausse des salaires, réforme fiscale, réforme bancaire, contrôle des licenciements, ce sera une réorientation immédiate, nous avons fait un agenda précis des réformes car il faudra aller vite en 2016.

Le Budget 2016 est celui de la dernière chance. On peut mettre en œuvre une vigoureuse politique de récupération de la fraude fiscale ; on peut redonner une priorité immédiate à l’emploi public. C’est le dernier message pour redistribuer les richesses et permettre la relance : en augmentant les salaires pour remplir les carnets de commande. Ré engager la réduction de la durée du travail pour faire reculer le chômage de masse.

L’électorat de gauche qui, depuis 18 mois, déçu, en colère, s’abstient massivement, attend des signes sérieux à gauche pour se remobiliser : nous les lui donnerons car ces signes sont dans la motion B. La remobilisation de nos électeurs se fera à cette condition.

Le vote de la Motion B créerait évènement, ce serait ré ouvrir la porte, et on sait tous en notre for intérieur que le vote de la Motion A la fermerait.

La Motion A c’est le risque de tout perdre. La Motion B c’est une chance de faire bouger les lignes.

La Motion A c’est continuer, seuls, dans la voie libérale. La motion B, c’est renouer avec toute la gauche.

La Motion A risque de faire « mourir la gauche »  comme l’annonce Valls, partisan de faire du Parti socialiste une UDI bis. La Motion B peut la sauver et inverser le cours des choses.

Notre avenir ce n’est pas d’être livrés au libéralisme sans rivage façon Valls-Macron. Notre avenir c’est la gauche, c’est le socialisme dans la grande tradition de Jaurès Blum Mitterrand Jospin.

Votez A, vous votez Macron libéral façon 19° siècle. Votez B, vous votez Jaurès moderne façon 21° siècle.

Gérard Filoche, membre du Bureau national du Parti socialiste et de l’équipe d’animation de la motion B.

 

 

Ce texte est soutenu par 100 militants, issus de toute la France : Yvon BACHELET (Ain) – Franck PARRA (Alpes-de-Haute-Provence) – Christine MIEGGE, Raymond DECLERCQ (Hautes-Alpes) – Michèle MURATORE, Roy CUSACK (Alpes-Maritimes) – Romain NOUAR (Ardennes) – Géraldine GAY (Aude) – Lionel BOSC (Aveyron) – Jean-Paul NAIL (Bouche du Rhône) – Marie-Dominique FRIGOUT (Calvados) – Jean-Luc CLEMENT (Charente) – Btissam MNANI (Cher) – Hervé GROULT (Doubs) – Michel DESCORMES (Drôme) – Pierre CHEVALIER (Eure) – Paul KERSALE (Finistère) – Christophe GENEIX (Gard) – Virginie HOUADEC, Claude TOUCHEFEU, Jacques GIRMA (Haute Garonne) – Antoine ROCHER (Gironde) – Jean MEDAN, Laurent BEAUD, Alain MANTHEGUETTI, Olivier DEDIEU (Hérault) – Jean-Paul TOUZET (Ille et Vilaine) – Jacky PARIS (Indre et Loire) – Alain CHABERT (Isère) – Jean-Marc GARDERE (Jura) – Marie-Claude EXPELOSIN, Jérôme DENJEAN (Landes) – Bernard MOTTO-ROS, Marie MOTTO-ROS, Johan CESA (Loire) – Raymond VACHERON, Arlette ARNAUD LANDAU, Laurent JOHANNY (Haute Loire) – Vincent GRENIER, Catherine TOUCHEFEU, Eric THOUZEAU (Loire Atlantique) – Michel REYDON (Lozere) – Didier LASSAUZAY, Musthapha BEN AMAR, Maurice MATHET, Marise LADIESSE, Gérard BERTHIOT (Marne) – Martine LEGAY, Patrick LEFEVRE (Haute-Marne) – Véronique CHASSATTE (Meurthe-et-Moselle) – Gérard MACHLINE (Meuse) – Kevin LE BEUVANT (Morbihan) – Jean-Baptiste STEPHANE (Nièvre) – Bruno GOSSELIN, Brice MANKOU (Pas-de-Calais) – Bernard GRANGEON (Puy de Dome) – Jean-Yves LALANNE, Thomas CHAVIGNE, Pierre RUSCASSIE (Pyrénées Atlantique) – Michele SUZANNE, Jean-Pierre ROLAND, Gerard SUZANNE, Ludovic CHARPENTIER (Hautes Pyrénées) – Thomas RISSER (Bas-Rhin) – Patrice SCHURCH (Haut-Rhin) – Lucien ORANGE, Emilie MARCOVICI (Rhône) – Guy BEAUNE (Sarthe) – Noël PONTHUS (Haute-Savoie) – Frédéric LUTAUD, Pierre KERDRAON, Henry CHAZELLE, Julien TAMPE, Sybille FASSO, Françoise FILOCHE (Paris) – François PANEL, Olivier MOURET, Valérie AUVREY, Josepha CUVIER, Jean Claude BRANCHEREAU (Seine Maritime) – Séraphin OGOUMAH, Marie-Claude LEMOINE (Seine-et-Marne) – Philippe GROS, Afzal CHAUDRY (Yvelines) – Idriss EL MESNAOUI, Patrice MOREAU, Jacques KALBACH (Deux-Sèvres) – Jean-Jacques CHAVIGNE (Somme) – Michel ESCUDERO (Var) – Florence CAPRON, Dominique BATOUX, Philippe BATOUX (Vaucluse) – Léopold BRUGEROLE (Vienne) – Jean-Pierre COTE (Vosges) – Hubert BELZ (Territoire de Belfort) – Charles CALA (Essonne) – Béatrice MAUBRAS (Hauts-de-Seine) – Manuel GOUTHIERE (Seine Saint Denis) – Anne-Marie MARTY (Val de Marne) – Chistian GOURDET (Val d’Oise) 

Notre Motion B est rassembleuse, et toutes ses composantes ont besoin de soutien pas seulement politique évidemment mais matériel.

 

 

François Hollande chez Fidel Castro, un non-sens politique

François Hollande l’avait souhaité : il a fini par rencontrer Fidel Castro lors du premier voyage à Cuba d’un président français. Mais pour dire quoi ? Sa visite à La Havane n’a ni vocation à rendre hommage à la révolution cubaine, ni à y défendre les droits de l’homme. La confusion du message s’est doublée d’un tour de passe-passe sur le changement climatique. De tout cela, il ne reste qu’une photo pour une histoire floue.

Il a eu sa photo. François Hollande souhaitait rencontrer Fidel Castro à l’occasion du premier voyage à Cuba d’un président français. Mais l’entrevue était incertaine en raison de l’état de santé du vieil homme. Comme toujours à La Havane, elle a été annoncée à la dernière minute. Lundi après-midi, François Hollande s’est donc rendu à la résidence privée de Fidel Castro pour un entretien d’une heure. Il était accompagné de son conseiller diplomatique et de Jean-Pierre Bel, l’ancien président du Sénat, qui entretient des liens nourris avec les autorités cubaines.

François Hollande et Fidel Castro lundi à La Havane
François Hollande et Fidel Castro lundi à La Havane © Reuters

Du contenu de l’entretien, seule la version de François Hollande a filtré Castro a parlé« de questions agricoles et alimentaires, ou encore l’accès à l’eau », selon Le Figaro,ainsi que de climat et de ses problèmes d’articulation au genou (d’après Libé) ! Qu’importe d’ailleurs. Là n’était pas l’essentiel : Fidel Castro ne dirige plus Cuba depuis 2006, c’est son frère Raul qui a pris la suite. À Paris, l’hypothèse d’un entretien entre les deux hommes ne faisait pas l’unanimité. Plusieurs conseillers de François Hollande n’y voyaient pas grand intérêt. « Aujourd’hui, il est totalement retiré des affaires, il reçoit très peu. Il n’est donc pas essentiel pour les enjeux des relations franco-cubaines », nous expliquait l’un d’entre eux sous couvert d’anonymat, avant le départ du président français.

Mais François Hollande voulait sa photo. Jouer des symboles, et s’inscrire dans l’Histoire. Soit. Mais quels symboles ? Pour quelle Histoire ? Fidel Castro « ne s’est pas mis dans un rôle historique, a raconté François Hollande à la presse française qui l’accompagnait à La Havane. Moi, je regardais Fidel Castro, ce qu’il avait été dans l’Histoire. Quand vous êtes dans l’Histoire, vous n’avez pas besoin de l’évoquer. C’est quand vous ne l’êtes pas que vous en avez besoin ». Veut-il parler de la résistance victorieuse à la dictature de Batista ? De l’espoir, évoqué au début de la révolution cubaine, d’un pays socialiste qui éviterait le stalinisme brutal ? D’un régime qui finalement réprime avec violence ses opposants et les homosexuels ? De la résistance à l’impérialisme américain ? On n’en saura pas plus. « Venir à Cuba, c’est venir dans un pays qui a été pour l’Amérique latine une forme d’expression, de revendication pour la dignité et l’indépendance », a simplement expliqué François Hollande à l’occasion de son discours à l’université de La Havane lundi.

Cuba, de toute façon, ne fait pas partie de ses références. François Hollande n’a jamais été militant d’extrême gauche ou du PCF. Che Guevara et La Havane ne lui sont pas familiers. Il assume la distance. Depuis Cuba, il a ainsi dit au Point n’avoir aucune« filiation » avec le Che et raconté à Paris Match à propos de sa visite, la première d’un chef d’État occidental : « C’est toujours bien pour les Français que la France soit la première. » Avant d’ajouter de façon presque aussi elliptique : « Ça parle au monde d’aller à Cuba et pas simplement à ceux qui ont pu coller un jour une affiche de Che Guevara. »

Sur la scène intérieure française, François Hollande n’a pas besoin d’en dire plus : il a suffi qu’il rencontre Fidel Castro pour susciter des réactions très prévisibles. La gauche socialiste est mal à l’aise, ou ose des comparaisons grotesques entre le président français et Che Guevara. Ainsi Thierry Mandon, secrétaire d’État à la simplification, interrogé sur l’improbable une de Libération (un montage photo de Hollande sur l’affiche de Che Guevara), tente-t-il de tirer un trait commun entre les deux hommes : « Peut-être la résistance ? Quelle que soit la difficulté, on tient bon. Ça donne des révolutions à Cuba et une résistance hors du commun en France. » Avant de se reprendre de lui-même : « Je ne pense pas que ce soit sa culture de référence. »

La droite pousse des cris d’orfraie. Parfois tellement outranciers qu’ils en deviennent risibles. Ainsi de Nadine Morano sur Twitter : « Pour Hollande, rencontrer Castro est un moment d’Histoire. On comprend mieux pourquoi il sabote les programmes d’histoire de nos enfants. » Bruno Le Maire a quant à lui dénoncé « une dictature de la pire espèce qui a opprimé des dizaines de milliers de Cubains (…), qui a contrôlé la liberté de la parole à Cuba, qui a emprisonné et fait violence aux homosexuels de Cuba ». « Tant mieux qu’on accompagne ce mouvement, mais de là à en faire des tonnes sur la rencontre entre François Hollande et Fidel Castro… Ce n’est pas un moment historique, c’est un moment pathétique », a-t-il ajouté au micro de BFM TV.

Mais il n’a pas voulu commenter les venues de Bachar al-Assad et de Kadhafi à Paris du temps de Nicolas Sarkozy, au service duquel Bruno Le Maire était ministre. Il n’a pas non plus été interrogé sur l’accord scellé en 2009 entre l’UMP et le parti communiste chinois. Sans compter que Nicolas Sarkozy avait initié en son temps un rapprochement avec Cuba et souhaitait relancer les échanges commerciaux. Lui aussi était opposé à l’embargo américain et a défendu la reprise des discussions avec l’Union européenne, bloquées depuis les années 1990 en raison de la « position commune » qui conditionne les échanges économiques aux droits de l’homme. Sarkozy avait même envoyé Jack Lang comme émissaire à La Havane.

Silence sur les droits de l’homme

Les communistes, eux, sont plutôt ravis, à l’instar du député André Chassaigne qui accompagne Hollande à Cuba. Jean-Luc Mélenchon se trouve obligé de le reconnaître : « Oui, c’est bien qu’il y soit allé. Il a attendu qu’Obama lui donne la permission, ce n’est pas très glorieux. À la Havane, la France est respectée. Je suis content que le président de mon pays soit le premier à venir là. Ça rattrape un peu ce qu’on a fait dans le passé. » Avant de moquer la comparaison Hollande/Che Guevara : « Hollande, c’est le bubble gum que le Che consommait. » Il a aussi moqué le chef de l’État en rappelant qu’il avait comparé le discours du FN à un tract du PCF des années 1970 :

Mais pour une grande partie de la gauche radicale, cela fait bien longtemps que le régime castriste ne fait plus figure de modèle. Elle lui sait gré de ses acquis en termes d’éducation et de santé mais le système de parti unique, l’absence de justice indépendance et de liberté d’expression ne sont plus défendus par personne (ou presque). Et si Cuba fait encore figure de symbole presque nostalgique de la résistance à« l’Empire », la France est aujourd’hui bien loin de cette réalité.

Bien sûr, François Hollande a de nouveau demandé la levée du mortifère embargo américain sur Cuba – c’est la position de la France depuis 1991. Bien sûr, la France incarne encore parfois à l’étranger l’image d’une nation indépendante des États-Unis. Celle d’un pays qui refusait d’être dans le commandement intégré de l’Otan, ou de faire la guerre en Irak. Mais aujourd’hui, la France a réintégré toutes les instances de l’Otan ; François Hollande est le président français à avoir le plus engagé de guerres en trois ans et il s’est inscrit dans la continuité politique de Nicolas Sarkozy, avec un alignement de sa politique étrangère sur celle des États-Unis. Ironie de l’Histoire : même en étant le premier chef d’État occidental à aller à La Havane, Hollande n’y est venu qu’après la poignée de main historique entre Raul Castro et Barack Obama à Panama.

Ni castriste, ni guévariste, ni résistant à l’impérialisme américain, François Hollande ne s’est pas fait non plus défenseur des droits de l’homme, malgré les appels d’ONG comme Amnesty international. Le président français n’a pas rencontré de dissidents et le seul représentant de la société civile avec lequel il s’est affiché est celui qui entretient des relations très cordiales avec le régime, le cardinal Ortega. Depuis La Havane, le président français n’a fait que des allusions sibyllines au musèlement des libertés publiques à Cuba. « Nous voulons ensemble être plus forts, et être libres », a-t-il dit à l’université de La Havane.

Il a assuré avoir évoqué le sujet avec Raul Castro, mais sans plus de détails. Et il a été jusqu’à dire, après son entretien avec Fidel Castro, l’avoir « trouvé très informé, alerte, il m’a dit qu’il cherchait l’information sur Internet ». Mais sans évoquer l’accès au Web quasi inexistant à Cuba ! Selon Le Monde, c’est toute la délégation qui a été plus que prudente sur le sujet : « À Cuba, le premier budget, c’est l’éducation, comme en France », a rappelé la secrétaire d’État à la francophonie Annick Girardin. « Je ne veux pas apporter un avis péremptoire sur un sujet si difficile », a indiqué à propos des droits de l’homme la ministre de la justice, Christiane Taubira, longtemps élue en Guyane où Cuba conserve un prestige certain.

« La situation d’aujourd’hui doit être traitée différemment que par le passé. Il faut prendre en compte les évolutions subtiles du régime et avoir un positionnement équilibré, nous expliquait avant le voyage Jean-Pierre Bel, envoyé personnel de François Hollande à Cuba et en Amérique latine. Il faut être lucide sur ce qui s’est passé depuis 50 ans : nos visions de la démocratie sont différentes mais quand on s’exprime par rapport aux pays latino-américains, il faut se demander ce qui permet d’avancer dans le bon sens, y compris sur les droits de l’homme. Il faut dire les choses et ne pas tourner le dos à Cuba. » 

Là encore, comment s’en étonner ? Cela fait bien longtemps que la politique étrangère de François Hollande n’est pas dictée par les droits de l’homme. Ses déclarations, à son arrivée au pouvoir, sur la République démocratique du Congo sont oubliées, reléguées au second plan derrière la préoccupation sécuritaire (qui a, par exemple, permis le retour en grâce du Tchadien Idriss Déby), ou l’espoir de signature de gros contrats (comme le Rafale vendu à l’Égypte de Sissi ou au Qatar).  C’est d’ailleurs une nouvelle fois l’enjeu principal de sa visite à Cuba : la diplomatie de François Hollande est avant tout économique ; le reste n’est souvent que mise en scène.

Grand écart climatique

Le comble du surréalisme a été atteint au sujet du climat. Le thème a été abordé par Fidel Castro lors de sa rencontre avec François Hollande, a fait savoir l’Élysée – sans que l’on sache exactement sous quel angle les deux hommes ont parlé de ce vaste sujet. Il a occupé une partie du discours du président français à l’université de La Havane, ainsi que son allocution à la fin du forum économique de la capitale cubaine. La France préside le sommet de l’ONU sur le climat prévu à Paris à la fin de l’année, la Cop 21. Rien d’étonnant à ce que le chef d’État parle de dérèglement climatique lors de ses déplacements internationaux. Ce pourrait même être un signe de mobilisation personnelle.

Le discours de François Hollande sur le climat à la Martinique

Sauf que François Hollande s’est livré à cette occasion à un grand écart entre ses bons sentiments affichés et la réalité de sa politique. D’un côté, il a plaidé pour une action forte contre le réchauffement global. De l’autre, il s’est réjoui de la présence accrue de l’industrie française du tourisme dans l’île : signature d’un accord de gestion avec le groupe Accor, perspectives de création de nouvelles lignes aériennes opérées par Air France-KLM, construction de « chambres d’hôtes » par Bouygues bâtiment international. Le trafic aérien est pourtant une source croissante de gaz à effet de serre : environ 3 % des émissions mondiales de CO2, et elles progressent à une vitesse vertigineuse.

En France, chacun d’entre nous émet en moyenne 8,5 tonnes de CO2 par an. Pour respecter nos engagements internationaux, il faudrait diviser par quatre nos rejets de gaz à effet de serre. Et réduire notre part individuelle à 1,8 tonne annuelle. C’est l’équivalent d’un vol aller-retour entre Paris et Tokyo. C’est à peine un peu plus qu’un aller-retour pour La Havane (1,4 tonne de CO2). Vouloir lutter contre la crise du climat et soutenir le développement du tourisme au long cours est incompatible.

La contradiction est encore plus flagrante sur l’énergie : François Hollande a défendu l’idée d’une « autonomie énergétique » de la zone caraïbe, promis l’appui de la France à l’essor des renouvelables (biomasse, géothermie, solaire et éolien) et, en même temps, s’est réjoui de la signature d’un accord avec le groupe Total pour la vente de produits pétroliers.

Utiliser des hydrocarbures est pourtant la première cause de rejets de CO2 dans le monde. En janvier dernier, des chercheurs ont estimé dans Nature que, pour espérer avoir 50 % de chances de maintenir le réchauffement planétaire à + 2 °C, il fallait limiter les émissions de CO2 dans l’atmosphère à environ 1 100 gigatonnes. Concrètement, cela signifie qu’un tiers des réserves connues de pétrole, la moitié de gaz et 80 % des réserves de charbon ne doivent pas être exploités, et doivent rester dans le sol. À Cuba, le chef d’État camoufle la contradiction derrière une pirouette sémantique : la collaboration franco-cubaine sur l’énergie serait fondée sur « la diversité des sources d’énergie ».

D’un point de vue strictement diplomatique, l’idée d’une alliance entre la France et la région caraïbe sur le climat est elle aussi incongrue. À l’ONU, Cuba appartient au groupe des petits États insulaires, Aosis, ainsi qu’à l’Alba, qui regroupe autour du Venezuela les pays sud-américains affichant une ligne anticapitaliste. Ces deux groupes politiques défendent des positions très critiques des pays occidentaux, qu’ils accusent de ne pas réduire assez leurs émissions de CO2 et de ne pas leur verser suffisamment d’argent.

Le « fonds vert » pour le climat dont François Hollande a promis qu’il atteindrait 100 milliards de dollars est un point récurrent de crispation. Pour l’Aosis, il faut qu’il soit majoritairement abondé de fonds publics, et consacré au moins pour moitié à l’adaptation des pays les plus vulnérables à la crise climatique. Mais pour Paris, il sera surtout alimenté de fonds privés, et pour une part de prêts. Cuba ne joue aucun rôle notable dans ces négociations. Au sein des Aosis, ce sont les îles du Pacifique, à l’exemple de Tuvalu, qui se font le plus entendre. Dans la région caraïbe, ce sont la Grenade et la République dominicaine qui parlent le plus fort, explique Célia Gautier du Réseau action climat (Rac), un réseau d’experts. L’intérêt stratégique d’un axe Paris-La Havane pour le climat est donc à peu près nul.

LÉNAÏG BREDOUX ET JADE LINDGAARD – mediapart.fr

L’ Allemagne : Un antimodèle écologique

melenchon-allemagne

Je ne sais pas pourquoi les Allemands on cette réputation d’écologistes à bonnes joues rouges. La légende les montre souvent naturistes, comme le fut leur chancelière, mangeant de bonnes tartines au miel. On dit qu’ils aiment surtout se promener dans les forêts de sapin! Là ils respirent à pleins poumons l’air frais d’une nature aussi bien astiquée que la carroserie de la BMW avec laquelle ils sont arrivés au départ du sentier de randonnée. Naturellement c’est un cliché. Et une cruelle illusion. L’Allemagne est le pays le plus sale d’Europe, le plus gros pollueur. De plus, il marche en tête pour la malbouffe : l’épidémie d’obésité frappe en Allemagne davantage que partout en Europe. Ses exportations alimentaires sont responsables de quelques-uns des plus grands scandales sanitaires de notre époque. Quant aux tartines au miel, il faudra se dépêcher avant de se contenter d’ersatz. Car les firmes chimiques allemandes sont les premières responsables de la mortalité des abeilles. Et celles qui survivent feraient bien de se méfier en butinant les plantes OGM que ces mêmes firmes produisent. Car il est arrivé que les Frankenstein végétaux allemands échappent totalement à leurs géniaux inventeurs. Le «poison allemand » passe par l’air et la nourriture avec la même bonne conscience, et la même agressivité quand on lui résiste, que le reste des trouvailles de ce «modèle » morbide. Je vais maintenant racon­ter tout cela. Mais d’ores et déjà, sachez tous que si nous buvons demain du lait ce sera celui des usines à vaches que les Allemands ont introduites en Europe. Il sera pourri de médicaments injectés à ces pauvres bêtes mises en boîtes de sardines. Inutile d’espérer boire un coup de nos magnifiques vins pour oublier! Les Allemands sont en train de gagner leur lutte abominable contre les normes qui rendent possibles les merveilles œnologiques françaises. Piquette pour tout le monde ! Bref, leur «modèle agricole» est aussi néfaste que tout le reste des trouvailles de ce pays malade à mort de l’esprit de système le plus étriqué et le plus méprisant du bon sens commun. Le capitalisme vert allemand est une variante du capitalisme noir du lignite que le pays exploite de nouveau avant de passer aux gaz de schiste pour qu’aucune saleté ne manque à rappel du productivisme irresponsable qui prévaut outre-Rhin.

L’Allemagne aime le CO2 et ne nous en prive pas!

Toute l’Europe est mobilisée pour réduire ses émissions de CO2. Sauf l’Allemagne! La première économie, celle qui a le plus de marge de manœuvre financière, ne devrait-elle pas montrer l’exemple? Non. L’Allemagne est donc le premier émetteur de gaz à effet de serre de l’Union européenne (UE). Elle rejette deux fois plus de CO2 dans l’atmosphère que la France. Non seulement elle ne réduit pas ses émissions comme l’Europe s’y est engagée, mais elle les augmente. Et pas qu’un peu. Elle a ainsi émis 15 millions de tonnes de CO2 supplémentaires en 2013. Deuxième année consécutive de hausse. Pendant ce temps, tous ses voisins ramaient en sens inverse. Dès lors, quand on constate une diminution de 2,5 % des émissions nocives de l’ensemble de l’Union, on doit se souvenir que ce n’est certainement pas grâce à la discipline des Allemands, ni à leur rigueur, ni à leurs instincts spontanément écologistes! Les experts du CIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat) peuvent toujours montrer l’urgence croissante de réduire les émissions pour sauver la vie humaine sur la planète, madame Merkel s’en bat les couettes! L’Allemagne jouit d’une totale impunité. Qui oserait faire une remarque? On vous pend en Europe pour un point de déficit structurel de trop mais vous pouvez librement y empoisonner tous vos voisins par vos pollutions. L’Allemagne aime le CO2, et elle ne s’en prive pas ! Son lamentable exemple est contagieux. L’irresponsabilité allemande sert d’ailleurs régulièrement de prétexte aux États qui rechignent à réduire leurs émissions, notamment la Pologne et le Royaume-Uni. De leur côté, mobilisés comme une armée, les chiens de garde allemands freinent systématiquement au Parlement européen et au Conseil tout effort de l’Union européenne pour réduire plus fortement ses émissions. Ils sont assez bien placés pour y parvenir.

Les déménageur du monde

Peut-être peut-on espérer une prise de conscience en formation à l’approche du sommet mondial sur le climat et à mesure que les effets du changement climatique se confirment? Non. Pas du tout L’Allemagne donne des leçons, elle n’en reçoit pas. De toute façon le «modèle allemand» est par nature voué à la pollution maximale ! Tout va donc s’aggraver, au détriment de l’ensemble du continent. La cause est profonde. C’est un effet mécanique de la matrice productive de l’Allemagne. Le modèle exportateur allemand est à lui seul la cause d’une impasse écologique globale. En faisant reposer sa croissance sur des exportations sans cesse plus lointaines, l’Allemagne est devenue l’épicentre européen du déménage­ment mercantile qui précipite le réchauffement climatique. Vice-championne du monde du commerce extérieur, derrière la Chine, ses ventes hors d’Europe augmentent rapidement Elles sont ainsi passées de 35 à 43% entre 2007 et 2013. Pas étonnant que ses émissions de CO2 aient grimpé en parallèle. Si tous les États de l’UE se convertissaient au modèle exportateur allemand, la planète serait instanta­nément asphyxiée. Conséquence logique de ce modèle absurde, l’Allemagne est la championne d’Europe du transport de marchandises. Oui mais dans quelle catégorie de transport? La bicyclette écolo? Le train? Non, le pire qui soit, le plus polluant de tous: l’avion! Et là encore, loin de chercher comment faire autrement, par esprit de système, irresponsabilité et je-m’en-foutisme, elle accélère. Ainsi, de 2004 à 2012, la quantité de marchandises transportées par avion a encore augmenté de 51% en Allemagne ! L’Allemagne est donc le premier responsable européen pour les méfaits écologique du libre-échange. Elle transporte deux fois et demie plus de marchandises par avion que la France. Dans ces conditions on comprend mieux pourquoi outre-Rhin on est si délicieu­sement excité à l’idée de la mise en place du grand marché transatlantique entre Europe et Etats-Unis ! Que de bonheur en vue: tous ces avions à charger jusqu’à la gueule de «made in Germany »! Crèvent l’air et tout ce qui y vit! Les avions doivent passer. Que se poussent les oiseaux qui encombrent le ciel sans rien faire d’utile pour le PIB ! Mettez plu­tôt vos masques à gaz ! Ça tombe bien : ils sont eux aussi «made in Germany»!

Le nouveau paradis du charbon

D’où viennent tant de saletés? De choix irresponsables. Là non plus, l’Allemagne de Merkel n’a pas fait les choses à moitié. Schrôder avait décidé un abandon progressif du nucléaire pour permettre une montée en puissance des énergies renouvelables. Merkel n’a pas supporté toutes ces lenteurs. Hop ! En rang par deux, la pelle, la pioche ! Direction les mines où le bon charbon vous attend ! Le charbon? Non, pire encore : le lignite. L’Allemagne détient le triste record de premier producteur mondial de cette énergie fossile. La plus poluante de toutes. tout pique aux yeux, de l’ extraction à la combustion. Humez-moi ça, je vous prie : dioxyde de soufre, mercure, monoxyde d’azote, arsenic, plomb, cadmium: les centrales électriques qui brûlent cette cochonnerie en embaument généreuse­ment notre air quotidien jusqu’en région parisienne. Ce parfum serait responsable de 20 000 décès prématurés en Europe. Évidemment, en un temps record, l’Allemagne produit plus d’électricité avec cette saleté qu’avec les énergies renouvelables. Et là encore ce n’est pas près de s’arrêter: au rythme actuel d’extraction, les réserves sont estimées à 300 ans.

Toute l’industrie allemande est d’ailleurs mobilisée pour soutenir ce renouveau du charbon. Avec l’aide du gouvernement qui rogne pour cela les aides aux énergies renouvelables. Le ministre social-démocrate de l’Économie n’est pas en reste. Sigmar Gabriel plaide pour baisser les tarifs bonifiés d’achat de l’électricité issue de l’éolien, du solaire et de la biomasse. Cet ami de la nature veut aussi en limiter les nouvelles installations. Pendant ce temps, au son du clairon, des villages entiers sont rayés de la carte en Rhénanie-du-Nord- Westphalie pour laisser place à des excavatrices géantes. Dans l’est du pays, le plus riche en lignite en dehors du bassin de Cologne pour son malheur, l’air est suave comme un bonbon acidulé grâce au soufre du lignite brûlé. Rien n’arrête les furieux qui ont fait cette trouvaille..Ainsi, quand l’extraction atteint comme souvent des profondeurs remarquables, hop, on pompe pour abaisser le niveau des nappes phréatiques! On ne fait rien à moitié chez ces gens-là, messieurs-dames!
L’irresponsabilité face au changement clima­tique est totale chez les dirigeants allemands. Les voici à présent vivement intéressés par les gaz de schiste. L’Allemagne a refusé toute inter­diction de prospection ou d’exploitation. Mieux : d’importantes expérimentations et explorations ont commencé. Mais d’intenses mobilisations populaires ont lieu. Je doute pourtant que cela ébranle les certitudes des faces de pierre qui décident là-bas.

Jean-Luc Mélenchon  (Le Hareng de Bismarck ou le poison allemand -Plon)

Daladiérisme, nous revoilà!

Retour sur une époque en miroir de la nôtre : quand le radical-socialiste Édouard Daladier, entre 1938 et 1940, liquidait les acquis du Front populaire. Il croyait adapter la gauche aux temps modernes en se conciliant la droite : il fit le lit de l’extrême droite. Ce fut le «daladiérisme», qui n’est pas sans résonner en ce printemps 2015.

jà dans l’histoire de France, alors que montaient les périls, il est arrivé qu’une gauche de gouvernement fourbue, décomposée, fît le lit de l’extrême droite. Durant la guerre d’Algérie, Guy Mollet et son proconsul Robert Lacoste cassèrent du fellaga et la démocratie. Au point de frayer la voie, en 1958, à des factieux fascisants jouant la carte d’un général qu’ils espéraient aussi phalangiste qu’eux : de Gaulle. Mauvaise pioche, Charles XI allait se montrer républicain !

Ce qui n’empêcha pas les républicains – c’est-à-dire la gauche – de manifester le 28 mai 1958 à Paris. 500 000 personnes défilèrent contre une sorte de monstre du Loch Ness de la politique française : le césarisme. Aux yeux de ceux qui battaient le pavé, l’homme du 18-Juin récapitulait les deux Napoléon, Pétain, sans oublier un autre général, Boulanger.

À gauche, le socialiste André Philip. Charles Hernu figure derrière l'ancien ministre de la défense Edouard Daladier...À gauche, le socialiste André Philip. Charles Hernu figure derrière l’ancien ministre de la défense Edouard Daladier…

En tête de ce cortège vintage : François Mitterrand, facteur de modernité – son œil sait repérer l’objectif du photographe. À sa droite, un spectre chapeauté : Édouard Daladier (1884-1970). Toujours député du Vaucluse à 74 ans, se drapant dans les plis de la morale démocratique, ce revenant incarne pourtant un fiasco tragique : le glissement, entre 1938 et 1940, de la Chambre de Front populaire vers le bâton du maréchal Pétain.

Ce fut le “daladiérisme”, qui n’est pas sans résonner en ce printemps 2015 : comment une gauche déboussolée croit pouvoir assécher la droite en épousant ses valeurs, au seul profit d’une extrême droite qui attend son heure…

La période est connue à travers le prisme d’une politique extérieure confrontée au danger hitlérien, auquel tentèrent de parer les accords de Munich en abandonnant la Tchécoslovaquie au Führer (30 septembre 1938). Pourtant, les affaires intérieures françaises de l’époque s’avèrent symptomatiques : Daladier au pouvoir, c’est l’assujettissement du parti radical par son aile droite, au nom d’une nécessaire adaptation aux réalités modernes.

Des caciques radicaux s´étaient toujours montrés réticents au Front populaire et à son programme. Ils freinaient des quatre fers dans des journaux alors influents : Émile Roche dans La République, ou Albert Milhaud dans L’Ère nouvelle. Ce dernier, cité par l’historien Serge Berstein, écrit ainsi, en janvier 1938 : « Dans le pays, il n’y a plus que deux partis, celui de l’ordre et celui du désordre. Les bons apôtres diront que le parti de l’ordre, c’est la réaction. Le parti de l’ordre, c’est le parti du salut de la nation, de la République, de la démocratie. La France veut un chef : elle préférera de beaucoup un chef légal à un chef révolutionnaire de gauche ou de droite. La formule du Front populaire portait en germe une contradiction interne, celle d’un gouvernement inféodé à des délibérations d’irresponsables du point de vue politique : elle est périmée. »

Le 12 avril 1938, lorsque Édouard Daladier devient président du conseil en succédant au deuxième cabinet Blum, c’est pour liquider le Front populaire au nom de la rigueur budgétaire. Pendant quelques mois, à coups de ruses tactiques passant pour hésitations, le chef du gouvernement avance masqué. Il continue de donner des gages à sa gauche pour l’anesthésier.

Pourtant le masque finit par tomber, avec le discours radiodiffusé du 21 août 1938 : « Il faut remettre la France au travail. Ce ne sont pas des sacrifices que je demande aux Français, c’est un effort plus vigoureux… » Au prétexte de ne d’abord viser que les industries travaillant pour la défense nationale, il s’agit, de la part de l’ancien ministre de la défense de Léon Blum en 1936, de détruire la loi des 40 heures. La langue de bois de l’époque évoque un « aménagement » : supprimer le samedi chômé (finie “la semaine des deux dimanches”) et recourir aux heures supplémentaires. Ces dernières ne seront pas rémunérées « à un taux prohibitif » : le patronat exulte, qui vient de surcroît d’obtenir des allègements fiscaux.

Albert Milhaud, coryphée de ce tournant réactionnaire effectué par une prétendue gauche en faveur d’une droite avérée, s’époumone dans L’Ère nouvelle, le 23 août 1938 :« Le discours du président Daladier sonne le glas des vacances illimitées dont, depuis 1936, une politique téméraire avait doté notre pays. »

En octobre 1938, à la suite des accords de Munich qui jouent l’apaisement avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste au détriment du pacte franco-soviétique de 1935, les communistes – hier alliés au sein du Front populaire – deviennent ennemis intérieurs. Ne veulent-ils pas mettre le pays sens dessus dessous, tout en soufflant sur les braises de l’antifascisme au seul prétexte d’attirer les foudres hitlériennes sur les démocraties occidentales plutôt que sur la Russie stalinienne ? Édouard Daladier accuse le parti de Maurice Thorez « de saboter l’autorité gouvernementale en toute circonstance ».

L’affrontement avec la gauche et les syndicats provoque une fronde : Pierre Cot, Pierre Mendès France ou Gaston Monnerville protestent contre les injustices politiques, économiques, fiscales et diplomatiques. Jean Zay, ministre de l’éducation nationale et des Beaux-Arts, prisonnier de la solidarité gouvernementale, n’en pense pas moins. Daladier passe en force, à coups de décrets-lois, excipant de la menace extérieure pour faire taire, au nom des sentiments patriotiques, toute conscience progressiste.

La droite, ravie de trouver un tel régisseur, lui donne quitus. Dans Le Figaro du 28 novembre 1938, un d’Ormesson de service, prénommé Wladimir, triomphe : « Tout ce qui a une âme et une volonté française est aujourd’hui derrière M. Daladier. »

Le cocorico s’accompagne forcément du haro sur les étrangers. Le 14 avril 1938, Albert Sarraut, ministre de l’intérieur radical-socialiste, réclame aux préfets « une action méthodique, énergique et prompte en vue de débarrasser notre pays des éléments indésirables trop nombreux qui y circulent et y agissent au mépris des lois et des règlements ou qui interviennent de façon inadmissible dans des querelles ou des conflits politiques ou sociaux qui ne regardent que nous ».

Le 2 mai 1938, un décret signé Daladier se propose de « créer une atmosphère épurée autour de l’étranger de bonne foi ». Le 12 novembre 1938, un autre décret-loi, « relatif  à la situation et à la police des étrangers », complète le dispositif. Les expulsions sont facilitées. Et des « camps de concentration »  sont créés pour les étrangers« indésirables » que l’on ne peut renvoyer dans leur pays (les républicains espagnols, puis les Allemands ou Autrichiens anti-nazis – souvent juifs –, sans oublier les « nomades »). La langue politico-administrative de l’heure stipule : « Le nombre sans cesse croissant d’étrangers résidant en France impose au gouvernement, investi du pouvoir législatif dans un domaine nettement défini, d’édicter certaines mesures que commande impérieusement le souci de la sécurité nationale, de l’économie générale du pays et de la protection de l’ordre public. »

La guerre va durcir le trait. Le 1er septembre 1939, un décret-loi prévoit « le rassemblement dans des centres spéciaux de tous les étrangers de sexe masculin ressortissant de territoires appartenant à l’ennemi » âgés de 17 à 50 ans (étendu, dès le 5 septembre, de 50 à 65 ans). Le 18 novembre 1939, un décret-loi étend les mesures d’internement aux « individus dangereux pour la défense nationale et pour la sécurité publique » sur décision du préfet. Les communistes en font principalement les frais.

Édouard Daladier laisse sa place de président du conseil à son ministre des finances Paul Reynaud le 20 mars 1940, qui passe le relais à son vice-président du conseil, le maréchal Pétain, le 16 juin 1940.

Et le directeur du cabinet civil d’un Pétain devenu chef de l’État, Henry du Moulin de Labarthète, affirme benoîtement dans ses mémoires publiés à Genève en 1946, que le régime de Vichy s’est d’abord contenté de reconduire la législation française et son arsenal de camps, non sans se féliciter de son existence : « C’était ce que l’on appelait, au ministère de l’intérieur, l’héritage du “daladiérisme”. »

Le ministre de l’intérieur du gouvernement de Vichy était en 1940 Marcel Peyrouton(1887-1983), brillant esprit de gauche avant-guerre, ayant épousé une demoiselle Malvy (issue d’une dynastie radicale exemplaire). Collaborateur indéniable parvenu à se faire acquitter par la Haute-Cour en 1948, il écrivait deux ans plus tard, avec une dose de mauvaise foi impudente qui vaut néanmoins le détour : « On a beaucoup parlé des camps administratifs ou de concentration, dont le gouvernement de Vichy, à l’imitation des nazis, aurait assuré l’ouverture et le peuplement. C’est inexact. C’est M. Daladier qui, en 1939, en fut le père. Il les réservait aux communistes. Le Maréchal en hérita. Mais en exigea l’aménagement. Des médecins les visitèrent, en proposèrent l’assainissement. Leurs plans furent retenus. De très nombreuses améliorations naturelles et morales y transformèrent les conditions de vie. Elles devinrent plus supportables, sans pour autant être agréables. »

Il n’existe sans doute pas meilleur témoignage de la Schadenfreude (joie malsaine) qui saisit l’ultra droite française face à un héritage politique, délicieusement empoisonné, reçu de la gauche. Qu’est-ce qui peut bien pousser nos socialistes de gouvernement à persévérer dans cette vacillation diabolique ?

Leçon d’Histoire pour une gauche au pouvoir. C’est ainsi que l’historien Jean-Noël Jeanneney titrait, en 1977, un livre consacré à la faillite du Cartel (1924-1926) : quand le radical-socialiste Édouard Herriot se heurtait au “mur d’argent”. On a beau lui faire la leçon, la gauche française continue de recevoir de bonnes leçons, mais n’en tire aucune leçon. N’est-ce pas ce dont attestent, sous nos yeux, le hollando-molletisme et le vallso-daladiérisme ?

ANTOINE PERRAUD – mediapart.fr