« Pour entrer, le passage était très étroit, il fallait ramper, on touchait les parois avec la poitrine et avec le dos. » Jean Clottes, 81 ans, se souvient de la première fois où il a pénétré dans la grotte Chauvet, le 29 décembre 1994. Au moment de la découverte, il est conseiller scientifique en art préhistorique auprès du ministère de la Culture. Il est le premier à avoir expertisé la cavité.

« On ne pouvait pas garder le casque, on le poussait devant nous pour avoir un peu de lumière. A certains endroits, on coinçait. Dans ces moments, il faut se détendre. Moi, je compte, ça m’aide à faire le vide. Puis on expire, ça permet de gagner deux ou trois centimètres, on avance un peu et on recommence. »

Le 28 décembre 1994, Jean Clottes est chez lui, dans sa maison de Foix (Ariège), et s’apprête à recevoir ses enfants pour le réveillon. A midi, il reçoit un appel. Au téléphone, Jean-Pierre Daugas, le responsable archéologie auprès du ministère de la Culture pour la région Rhône-Alpes, une zone très riche en sites archéologiques. Il lui annonce qu’un de ses spéléologues, embauché l’été précédent, vient de découvrir avec des amis une grotte ornée « extraordinaire ».« Faut que tu viennes voir », insiste-t-il.

« Nous sommes passés par le toit de la grotte »

A 14 heures, Jean Clottes démarre sa voiture, direction Vallon-Pont-d’Arc, à 400 km. « Le lendemain, on est monté à la grotte, il faisait un froid de canard. On était six, il y avait les trois découvreurs, Jean-Pierre Daugas, son adjoint et moi. »Pour y accéder, le groupe traverse les bois, longe les falaises de pierre orange et grise. En contrebas s’étend la vallée où hibernent des pieds de vigne. Il leur faut une demi-heure pour atteindre l’éboulement de roches proche de l’entrée, scellée depuis environ 22 000 ans.

« Le passage qu’ont trouvé les découvreurs n’était pas l’entrée des hommes préhistoriques, explique le préhistorien. Nos ancêtres avaient une entrée de plain-pied, mais la falaise s’est effondrée il y a des milliers d’années. Nous, nous sommes passés par le toit de la grotte. »


Après l’étroit tunnel, l’équipe débouche sur un puits de huit mètres de hauteur. Un par un, ils descendent le long de l’échelle souple. « Ce qui m’a frappé d’emblée, c’est la beauté de la grotte en elle-même. Il y avait énormément de concrétions, de stalactites, de stalagmites. Les parois scintillaient à la lumière des lampes. »Pour se déplacer, les membres de l’équipe marchent sur les morceaux de plastique noir posés par les découvreurs pour ne pas laisser d’empreintes.

Des œuvres datant de 36 000 ans

La grotte est plongée dans la pénombre, les murs sont hauts (18 mètres à certains endroits). Les peintures se révèlent progressivement à la lueur des lampes. Sur la droite, la silhouette d’un ours rouge. En apercevant les premiers dessins, il est évident pour Jean Clottes qu’ils sont authentiques. « En ruisselant sur les parois, l’eau chargée en calcaire dépose une fine pellicule au fil des années, explique le spécialiste de l’art pariétal. Là, les peintures étaient recouvertes de calcite, ce qui n’est évidemment pas le cas lorsqu’on est face à des imitations. »

Panorama de la salle Hillaire, située vers le fond de la grotte Chauvet, à Vallon-Pont-d'Arc.
Panorama de la salle Hillaire, située vers le fond de la grotte Chauvet, à Vallon-Pont-d’Arc. (STEPHANE JAILLET / MINISTERE DE LA CULTURE)

Pourtant, il est loin d’imaginer qu’il s’agit de l’un des sites les plus anciens du monde jamais retrouvé et que les œuvres découvertes ont près de 36 000 ans.« Je pensais que ça devait avoir entre 22 000 et 29 000 ans. On n’avait jamais vu d’œuvres aussi développées, aussi sophistiquées, qui remontaient à une période si ancienne ! » Un caractère unique qui vaudra à la grotte son classement aupatrimoine mondial de l’Unesco en juin 2014.

Dans les premières salles que parcourt l’équipée, les peintures sont peu nombreuses, toutes tracées en rouge. Un peu plus loin, s’ouvre une pièce intermédiaire, ornée d’une unique gravure de mammouth. Jean Clottes note les points rouges marquant l’entrée et la sortie. C’est en franchissant ce seuil que le chercheur découvre les plus belles peintures. Des murs recouverts de dessins noirs, plus complexes que les précédents, et de gravures. Toutes tracées d’un seul coup, sans aucune reprise, aucune rature.

Les artistes maîtrisent l’estompe et la perspective

Alors qu’il s’apprête à emprunter un passage étroit, Jean Clottes tombe nez à nez avec la représentation de quatre têtes de chevaux. Le paléontologue est envahi par l’émotion. « On est confronté à des chefs-d’œuvre », réalise-t-il encore aujourd’hui. Au fond de la grotte, c’est une œuvre monumentale que découvrent les spéléologues, le panneau aujourd’hui le plus connu de la grotte. Sur 12 mètres de long, des groupes de rhinocéros et des lions à l’assaut d’un troupeau de bisons.

Devant le panneau des chevaux, le préhistorien Jean Clottes ressent une intense émotion, le jour de sa première visite de la grotte Chauvet, le 29 décembre 1994.
Devant le panneau des chevaux, le préhistorien Jean Clottes ressent une intense émotion, le jour de sa première visite de la grotte Chauvet, le 29 décembre 1994. (JEAN CLOTTES / MINISTERE DE LA CULTURE)

Sur le coup, c’est l’« émotion scientifique » qui prend le pas. Contrairement à ce que les chercheurs retrouvent souvent dans l’art paléolithique, les animaux sont ici en mouvement et très expressifs. Les Aurignaciens – les hommes qui vivaient à cette époque – maîtrisent l’estompe, et même la perspective (supposée inventée à la Renaissance), donnent du relief et de la vie à leurs animaux. A certains endroits, l’argile du mur a été raclée pour dégager le calcaire blanc afin que le fusain marque davantage. « Là, je prends conscience qu’il s’agit de l’une des plus grandes découvertes que l’on ait jamais faites en matière d’art préhistorique, une grotte de l’importance de Lascaux. »

Leurs particularités sont différentes. Les peintures de Lascaux – la grotte découverte en Dordogne en 1940 – sont bien plus récentes que celles de Chauvet, puisqu’elles datent de 18 000 ans. Près de 900 animaux y sont dessinés, moitié moins dans la grotte ardéchoise, où les peintures sont cependant bien plus monumentales.

On est frappé par l’ambiance sacrée du lieu

« Ici, on trouve surtout une impressionnante diversité puisque 14 espèces d’animaux sont représentées. Et les plus souvent peints étaient aussi les moins chassés et les plus spectaculaires : les lions des cavernes, les mammouths, les ours, les rhinocéros. On découvre même des panthères des neiges dont on n’avait jamais trouvé de représentations. »

Les derniers Aurignaciens qui ont fréquenté la grotte semblent l’avoir quittée la veille. Au sol, des empreintes, des traces de foyers, des silex et des fusains pour les peintures. Pour peindre, ils se sont servis des matières premières qu’ils avaient sous la main : le noir et le gris du charbon, l’ocre de l’argile.

Une géologue de l'équipe scientifique revêt sa tenue de spéléologue avant de descendre dans la grotte Chauvet à Vallon-Pont-d'Arc, le 18 mars 2015.
Une géologue de l’équipe scientifique revêt sa tenue de spéléologue avant de descendre dans la grotte Chauvet à Vallon-Pont-d’Arc, le 18 mars 2015. (JEROMINE SANTO GAMMAIRE / FRANCETV INFO )

« Ce qui m’a frappé le premier jour et qui continue de me marquer à chaque fois que je descends dans la grotte, c’est l’ambiance du lieu », se rappelle Jean-Michel Geneste, qui assure la relève de Jean Clottes à la tête de l’équipe scientifique depuis 2002. Les chercheurs s’accordent sur le caractère sacré du lieu, comparable à un temple égyptien ou à une cathédrale européenne. « On est pris par la puissance qu’y ont mise les hommes. C’est une caverne à laquelle ils ont donné un sens en organisant les œuvres à l’intérieur. Il s’agit d’une véritable construction architecturale. »

Franchir la limite entre royaumes des vivants et des morts

« Il y a des salles remplies de dessins, d’autres quasiment vides. Cela donne du sens aux peintures, affirme Jean-Michel Geneste. Il y a une progression, jusqu’à une forme d’aboutissement dans les salles du fond où se trouvent les œuvres les plus fortes et les plus complexes. »

Les Aurignaciens n’habitaient pas dans la grotte et les activités qu’ils y menaient feront certainement l’objet de recherches pendant des années encore. Pour Jean Clottes, qui s’est intéressé aux liens avec le chamanisme, se rendre dans les grottes pouvait être une façon de franchir la limite entre royaume des vivants et royaume des morts, et de s’adresser directement aux esprits.

Après six heures d’exploration, Jean Clottes émerge à nouveau à l’air libre. Son premier réflexe est d’appeler son responsable au ministère de la Culture. « La grotte qui a été trouvée est une découverte absolument majeure ! » appuie-t-il au téléphone. Dès le lendemain, il rédige son rapport. Il y préconise de ne jamais ouvrir la cavité au public, afin de ne pas répéter les erreurs de Lascaux où s’étaient développées des moisissures. Il est très important, selon lui, de ne pas perturber le climat qui a permis une conservation si remarquable. Dès la constitution de l’équipe scientifique en 1998, l’idée d’une reconstitution est envisagée. Le projet de la réplique, qui aboutira dix-sept ans après, est en marche.

Par Jéromine Santo-Gammaire – francetvinfo.fr